Naples sur les Inrockuptibles

Alors que l’accueil des immigrés en Europe provoque des réactions de rejet, Naples fait une belle preuve d’humanité.

Afro Napoli : quand un club de foot sauve des réfugiés

Ils ont traversé la Méditerranée au péril de leur vie. Passionnés de football, de jeunes réfugiés africains ont trouvé, à leur arrivée à Naples, un club pas comme les autres, l’Afro Napoli, où le sportif et l’humanitaire se marient avec succès.

“Occhio, occhio !” (“Attention, regarde !”). Le capitaine hurle sur son véloce coéquipier pour qu’il lui passe le ballon. Trop tard. Pris dans le dos par un adversaire, il le perd au profit de l’équipe aux chasubles fluo. Ousman enrage : “Mannaggia !” (“Putain !”). Ce grand gaillard d’origine sénégalaise s’agace en patois comme pourrait le faire un Napolitain pur jus. Nous ne sommes pourtant pas sur le terrain du célèbre SSC Napoli. Alors que le club phare de la ville lutte pour le titre de champion d’Italie, l’Afro Napoli évolue, lui, six étages en dessous, en Promozione.

Ce premier mardi de septembre, c’est jour de reprise pour les vingt-cinq joueurs de l’équipe junior. Le soleil de plomb qui s’abat sur la province de Naples, et plus particulièrement sur la commune de Mugnano, ne semble pas les déranger. Ils n’ont pas 18 ans mais, sur le terrain synthétique flambant neuf, ils se battent sur chaque ballon comme si leur vie en dépendait. Après quarante-cinq minutes harassantes, Guido Boldoni, l’un des membres de l’encadrement technique, siffle la mi-temps. A l’ombre, où une fraîche odeur de linge vient chatouiller les narines, l’heure est à la récupération et à la réhydratation.

“Une seule chose compte, c’est l’Afro Napoli”

Avant le match, l’entraîneur, Adama Kane, 34 ans, leur a tenu un discours de rentrée musclé. L’école ne reprend que la semaine suivante pour les petits Italiens. Les derniers joueurs arrivent en traînant un peu les pieds. Dans ce stade planté au milieu de nulle part, entre le centre de Naples et le quartier populaire de Scampia, on entendrait presque les mouches voler. Seule la radio de la buvette, crachant les derniers tubes de la populaire station Kiss Kiss Napoli, vient perturber l’équilibre du jour.

Debout face à son groupe installé dans la tribune latérale du stade Alberto-Vallefuoco, Adama, vêtu d’un T-shirt rouge comme chaque membre de l’encadrement, les met en garde : “Ça ne m’intéresse pas de savoir à quoi vous croyez ou ce que vous n’avez pas le droit de manger. Je ne suis pas votre baby-sitter, ce n’est pas la garderie, ici. Il n’y a qu’une seule chose qui compte, c’est l’Afro Napoli.”

“Ici, on leur inculque des valeurs importantes pour leur intégration. C’est l’école de la vie”

Au club, le coach de l’équipe junior est une figure respectée. Sur le terrain comme en dehors, il ne répète jamais deux fois la même consigne. “Le football, c’est une chose, c’est bien. On peut devenir célèbre et gagner beaucoup d’argent. Mais ici, on leur inculque des valeurs importantes pour leur intégration. C’est l’école de la vie”, explique-t-il entre deux replacements tactiques de ses protégés. Lors de son speech inaugural, personne n’a bronché, même si certains regardaient dans le vide.

Comme Kabiné, un Malien de 17 ans. Quand les jeunes de son âge rêvent de Leo Messi, Neymar ou Cristiano Ronaldo, lui a pour modèle le défenseur espagnol du Real Madrid, Sergio Ramos. “C’est un exemple pour moi, un grand professionnel, très élégant à voir jouer”, s’enthousiasme-t-il en reprenant difficilement son souffle. Et de préciser: Je me suis levé à 5 h 30 ce matin. Je vends des fruits et des légumes sur le marché.”

“C’était un Zodiac, nous étions 128 dessus”

Kabiné est un réfugié. Cela fait quatre mois qu’il a rejoint l’Italie après un interminable voyage. Son récit est aussi bref qu’effrayant : “J’ai quitté ma famille au Mali pour tenter de réaliser mon rêve :devenir footballeur professionnel. J’ai traversé le Mali, l’Algérie et enfin la Libye. Puis, j’ai pris un bateau pour rejoindre l’Italie. C’était un Zodiac, nous étions 128 dessus.” Son visage change, comme si, énumérant les étapes de cette traversée, il mesurait le danger encouru. Son embarcation a manqué de chavirer à plusieurs reprises. La gorge nouée, il résume sans apitoiement : “Même à mon pire ennemi, je ne souhaite pas cela.”

Ici, son histoire est tristement banale. Les chiffres du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) sont éloquents. En 2016, sur un peu plus de 180 000 personnes ayant traversé la Méditerranée – beaucoup en partance de la Libye afin de rejoindre les côtes italiennes –, 5 000 ont péri en mer. Mi-septembre, elles étaient encore 2 200 à débarquer en Sicile, sur l’île de Lampedusa ou à Naples et son vaste port. Kabiné a eu de la chance. Il a rapidement été orienté vers l’institut Salesiano, un centre d’accueil pour mineurs non accompagnés. Le lieu a été inauguré le 31 janvier 2017 en présence du maire de Naples et de son directeur, le prêtre Don Mario Del Piano. Seize jeunes y vivent en attendant une reconnaissance par l’Etat italien. Face à la lenteur administrative, rares sont les échappatoires pour ces adolescents qui ont tout abandonné.

L’esprit afronapolitain

Au centre, Kabiné rencontre un Gambien du même âge, Sheriff. Ce dernier lui parle alors d’un club de la banlieue napolitaine connu pour faire jouer de nombreux réfugiés. “Le plus important, c’est qu’ils se respectent entre eux. On leur demande de laisser leur religion, leur nationalité et leur couleur de peau au vestiaire”, détaille Guido Boldoni, 27 ans, à la direction technique de l’Afro Napoli depuis trois ans. Il se démène pour défendre son projet Animo afronapolitano (“l’esprit afronapolitain”), qui a pour but de lutter contre les préjugés et aider à l’intégration des minorités.

L’aventure de l’Afro Napoli a débuté en 2009 grâce à celui qui en est toujours le président, Antonio Gargiulo. Avec ses Ray-Ban Aviator sur le nez et sa barbe de trois jours lui donnant de faux airs de George Clooney, il gère aussi la Gesco, un rassemblement d’entreprises et d’associations à but social dont fait partie le club. C’est en multipliant les parties de calcetto (l’équivalent italien du désormais très populaire football à cinq) avec des amis sénégalais que l’idée lui vient de monter sa propre structure. Son nom sera Afro Napoli. Ses valeurs sont rappelées à coups de bombes aérosol sur les murs du stade du club : “Football hates racism” (“Le football hait le racisme”).

“Sur le terrain, c’est onze joueurs contre onze joueurs, sans autres distinctions”

Petit à petit, le club devient un levier d’intégration, alors que la crise des réfugiés paralyse l’Union européenne, qui ne sait comment réagir. Antonio Gargiulo si : “Nous avons choisi de convertir nos succès sportifs en succès sociaux. Le football est le sport le plus populaire au monde. La force de son impact social est énorme. Lorsqu’un réfugié arrive en Italie, il est confronté à de lourdes procédures administratives. Alors que sur le terrain, c’est onze joueurs contre onze joueurs, sans autres distinctions.”

Le président sait s’entourer. Outre Guido, il peut compter sur Adama, qui ne se contente pas de sermons musclés à l’entraînement. Fils d’un colonel sénégalais, il a découvert l’Italie à 17 ans, en rendant visite à son frère qui a émigré dans la péninsule. Ce fut le coup de foudre. A son retour au pays, il décide de boucler ses valises et de traverser la Méditerranée. Footballeur semi-professionnel, il parcourt l’Italie à la découverte de multiples régions, de la Sicile à la Calabre, en passant par le Frioul ou la Lombardie.“Vous n’êtes que des ignorants”Dans l’Italie du nord, Adama rencontre le racisme. Installé dans une pizzeria napolitaine, aux abords du port de pêche de la Mergellina, il raconte : “Je me souviens d’un petit village de Lombardie, je m’y étais arrêté avec un ami pour aller boire un café sur la place principale. Quand on est entrés, les gens étaient stupéfaits. On aurait dit qu’ils n’avaient jamais vu un Noir. Ils sont tous sortis en signe de protestation. Moi je n’en avais rien à faire. J’ai bu mon café, je suis sorti et je leur ai dit : ‘Vous n’êtes que des ignorants’.Un jour, un ami lui signale que l’Afro Napoli cherche un attaquant. Adama débarque à Mugnano et signe son contrat. Mais le courant ne passe pas avec le coach. Lors de la première partie de la saison, il ne joue que trente-huit minutes mais réussit tout de même à marquer un but. A l’ouverture du marché hivernal des transferts, il décide de partir. “Tu restes ici”, lui intime pourtant le président du club. “Il avait décelé en moi certaines qualités pédagogiques et humaines”, glisse Adama en souriant.

Année après année, avec opiniâtreté, le club gravit les échelons du football italien et évolue désormais en Promozione (la sixième division nationale, l’équivalent de la division d’honneur en France). L’épopée du club fait l’objet d’un très beau film, Loro di Napoli de Pierfrancesco Li Donni, diffusé en France au printemps dernier, lors du festival du film de football La Lucarne, à Paris. A Naples, le club est révéré dans les quelque deux cents centres d’accueil de la province.

« Le véritable sens du mot ‘intégration’”

Guido, épaulé par son compère Armando Cafiero – lui aussi de la direction technique –, a acquis la confiance des centres sociaux et reçoit maintenant des dizaines d’appels par semaine pour tester de nouveaux joueurs. “Je connais l’histoire de chaque jeune, précise celui qui avoue préférer le maillot rouge des Chicago Bulls en NBA au bleu ciel du SSC Napoli. Je les vois le visage fermé, hésitant à se livrer. Mais quand ils mettent un pied sur le rectangle vert, ils oublient tout ce qu’ils ont vécu auparavant. Ils peuvent enfin réaliser leur rêve, celui de jouer au foot. Pour moi subsiste là le véritable sens du mot ‘intégration’.”

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le football joue un rôle si important dans l’intégration, au cœur de cette ville si particulière qu’est Naples. Comme le décrit l’écrivain italien Erri De Luca dans un blog qu’il tient pour le grand quotidien sportif La Gazzetta dello Sport“le football est un jeu de périphérie, il s’apprend sur les terrains tordus des dernières maisons, parmi les mortiers des bâtiments en construction”. Exactement là où est installé l’Afro Napoli, en somme. Le 5 juillet, Luigi de Magistris, le maire de la cité parthénopéenne, a nommé l’ancien joueur mythique du Napoli de 1984 à 1991, l’Argentin Diego Maradona, citoyen d’honneur. “Il a eu la capacité d’unir les Napolitains, il les a fait rêver, et ce rêve est devenu réalité”, a-t-il alors justifié.

                                                                      L’arrivée de Diego Sinagra, le fils de Maradona, a mis davantage en lumière les ambitions du club

Clin d’œil de l’histoire, son fils, Diego Armando Maradona Junior, petit attaquant et portrait craché de son illustre paternel, porte cette saison la tunique blanche et verte de l’Afro Napoli. L’arrivée de Diego Sinagra (son nom à l’état civil) a mis davantage en lumière les ambitions du club. “J’affectionne le projet d’accueillir des jeunes réfugiés”, a déclaré le fils du Pibe de Oro à la presse locale lors de la signature de son contrat. A la fin du mois d’août, l’Afro Napoli a eu droit aux honneurs du prestigieux quotidien La Repubblica, qui s’est déplacé pour tourner un reportage.

Le 10 septembre, l’équipe première a ouvert la saison de la plus belle des manières en battant l’équipe de Don Guanella Scampia sur un score sans appel de 3-0, dans ce petit derby local du nord de Naples. Dans les tribunes, une cinquantaine de tifosi, dont plusieurs joueurs de l’équipe junior de l’Afro Napoli, ont donné de la voix pour pousser les vert et blanc. Avec, pour chacun, l’espoir à peine dissimulé qu’un jour eux aussi puissent fouler la pelouse en intégrant l’élite du club.

“Je ne peux pas arrêter d’aider ma famille au pays”

Car, dans un monde aussi concurrentiel que le football pro, tous ont pour objectif d’épouser la même trajectoire que le jeune Omar Gaye. Arrivé au club en janvier 2017, ce solide défenseur de 19 ans né en Gambie a été repéré par le club de la Juve Stabia, qui joue en Lega Pro (l’équivalent de la troisième division). De quoi faire naître des étoiles dans les yeux de Kabiné. Nous le recroisons après l’entraînement, avant qu’il ne regagne son centre d’accueil. Il semble ronger son frein. “Je suis venu ici pour réaliser mon rêve, devenir footballeur professionnel. C’est à moi de me bouger, et si ça ne se réalise pas, je ferai autre chose. Car je ne peux pas arrêter d’aider ma famille au pays.”

Kabiné ne dit rien mais pense déjà à l’après. Quelques jours plus tard, en faisant des recherches sur un forum d’entraide de la communauté africaine francophone, on retrouve sa trace au détour d’un message aux allures de bouteille à la mer : “Je suis un jeune footballeur malien arrivé à Naples (…). J’aimerais avoir un manager pour m’aider à évoluer et devenir un grand footballeur. Le foot, c’est ma vie et ma passion. Merci.”

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