Enzo Maiorca

​Apnéiste italien Le monde 15 novembre 2016

Ce devait être une consécration nationale. Le 22 septembre 1974, même la RAI s’était déplacée à Sorrente pour retransmettre en direct la tentative de record du monde de plongée en apnée d’Enzo Maiorca. Les images d’archives montrent ce gaillard de 43 ans se concentrant, inspirant et expirant à pleine vitesse pour chasser le dioxyde de carbone de son organisme, entouré par des dizaines de techniciens et de curieux. Puis il se lance, accroché à un fil de guidage, à la poursuite d’une nouvelle folie : atteindre les 90 mètres de profondeur.

La descente, rapide – 2 mètres par seconde -, est interrompue à 20 mètres de profondeur par une collision avec un journaliste de la RAI. Le champion doit remonter en catastrophe et, quand il émerge, il agonit d’injures parfaitement audibles le maladroit. Pire, il lâche même un blasphème. Or, nous sommes en direct, et les techniciens n’ont pas eu le réflexe de couper le son… En  1974, à la télévision italienne, on ne plaisantait pas avec la religion. Le scandale est énorme. Il fera beaucoup pour la notoriété du plongeur, mais lui vaudra des années d’ostracisme audiovisuel. Ainsi était Enzo Maiorca, gamin de Sicile et  » seigneur des abysses « , légende du sport italien dont la rivalité avec le Français Jacques Mayol a été immortalisée au cinéma par Luc Besson, dans Le Grand Bleu. Il est mort au matin du dimanche 13  novembre, à Syracuse, à deux pas de là où il était né. Il avait 85 ans.

Rival de Jacques Mayol
Enzo Maiorca a grandi dans le quartier populaire de Grottasanta. Dans les années 2000, il se confiait à la télévision italienne :  » Dans ma petite chambre, le parfum saumâtre de la mer entrait, porté par le vent. Et je pensais : «Si la mer me fascine autant rien qu’à la surface, qu’est-ce que ce serait dans les profondeurs…»  » Son destin bascule en  1943, peu après le débarquement de l’armée américaine.  » J’ai trouvé dans les environs de la maison un masque à gaz. j’ai pensé que je pouvais l’utiliser tel quel sous la mer, mais l’eau entrait de toutes parts. Alors j’ai cherché à l’adapter, avec l’aide d’un ami qui avait un magasin de cycles, grâce à du mastic, du fil de fer et beaucoup de volonté.  » C’était le début d’un  » amour physique  » qui n’allait jamais faiblir.

Le deuxième déclic se produit durant l’été 1956, lorsqu’un ami médecin lui montre un article faisant état d’un nouveau record de descente en profondeur, à 41 mètres. Immédiatement, il décide de se lancer dans la course. Il réalise son rêve en  1960, en battant le -record du Brésilien Amerigo -Santarelli, porté à 45 mètres. En septembre de la même année, ce dernier récupère son titre avec une descente à 46 mètres, Maiorca réplique avec un nouveau record à 49, bravant les mises en garde des scientifiques, persuadés qu’aucun homme ne pourrait résister à la pression… C’est le début de trois décennies de carrière, marquées par les records et les rivalités. La plus marquante l’opposera au Français Jacques Mayol, qui entre en scène en  1966, aux Bahamas, avec une plongée à 60 mètres de profondeur.

L’Italien exubérant et athlétique contre le Français réservé, adepte du yoga… L’histoire était trop belle pour échapper au cinéma. Luc Besson s’en empare et en tire un immense succès, Le Grand Bleu, sorti en France en  1988. A l’écran, il devient Enzo Molinari, et son rôle est interprété par un acteur encore inconnu, Jean Reno. Problème : le plongeur italien n’avait pas été prévenu du tournage, et il n’apprécie pas du tout l’image, selon lui caricaturale, que le film donne de lui. Il porte plainte contre Luc Besson, et obtient que la diffusion du film soit interdite en Italie. Il en sera ainsi pendant une dizaine d’années.


Après un ultime record, à 101 mètres en 1988, Maiorca se retire. Il s’engage brièvement en politique (il siégera au Sénat de 1994 à 1996 parmi les postfascistes d’Alliance nationale), et consacre la fin de sa vie à la défense de l’environnement. Depuis dimanche, les hommages se multiplient dans tout le pays. Pour le ministre de l’intérieur, Angelino Alfano, Maiorca était  » un grand Sicilien, explorateur des mers, qui a révolutionné le monde de l’apnée « . Une chapelle ardente a été installée dans le Palazzo Vermexio, siège de la mairie de Syracuse. Les obsèques doivent se tenir mardi.

Jérôme Gautheret

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