A Norcia, où la terre ne s’arrête jamais de trembler

​Le séisme du 30 octobre a ravagé la ville du centre de l’Italie. Ses habitants vivent rongés par la peur des répliques


Soudain, Mario di Matteo s’est arrêté de parler et il a blêmi. Avant d’articuler :  » Et celle-là ? Vous l’avez sentie, la secousse ? Elle était vraiment forte, celle-là…  » On discutait depuis près d’une demi-heure avec ce jeune homme de 28 ans, maigre et fébrile, à une centaine de mètres de l’enceinte médiévale de Norcia (Ombrie) – ou de ce qu’il en reste.

Il venait de raconter d’une voix saccadée sa vie en miettes, ses nuits sans sommeil, ses amis d’enfance morts dans le séisme d’Amatrice, deux mois plus tôt, sa mère hospitalisée depuis dimanche matin parce que, prise de panique, elle a sauté par la fenêtre quand elle a senti de nouveau le sol trembler sous ses pieds… Mario parlait, sans pouvoir s’arrêter, de cette terre du centre de l’Italie où il a grandi, ressassant sans cesse :  » Ici, tout est fini.  » Mais non, pour être tout à fait honnête, cette secousse, on ne l’avait pas ressentie.

Une faille terrifiante

Pourtant, Mario avait bien raison. Quelques secondes plus tard, sur les smartphones, l’application dédiée aux tremblements de terre de l’Institut national de géophysique et vulcanologie confirmait son impression, avec une précision clinique : magnitude 3,7, épicentre situé à 10 kilomètres au nord de Norcia.

Depuis deux mois, les habitants de la région ne quittent plus leur téléphone, rafraîchissant incessamment les données envoyées en temps réel par les scientifiques. Car ici, depuis le séisme d’Amatrice, le 24  août, qui a fait 297  morts, la terre ne s’est jamais arrêtée de trembler.

Les grandes secousses des derniers jours ont attiré l’attention du monde entier : les deux tremblements de terre de magnitude 5,4 et 5,9 le soir du 26  octobre, dans les Marches voisines (à Castelsantangelo sul Nera et Visso), qui ont provoqué de très importantes destructions jusqu’à Norcia ; celui de 6,6 à 7 h 40 du matin, le 30  octobre, qui n’a pas fait de victimes mais qui a achevé de ravager la ville et ses environs, ouvrant dans la montagne voisine une faille terrifiante.

Alessandro Miccio, 30 ans, originaire d’Amalfi (Campanie), est l’un de ces nombreux bénévoles accourus de toute l’Italie pour aider les victimes. Depuis l’entrée de la tente où il distribue des repas chauds à ceux qui ont tout perdu, il se remémore la terrible secousse de dimanche :  » C’était effrayant, inimaginable. Tout bougeait autour de nous. J’ai été projeté au sol, je me souviens que j’étais incapable de me lever et que je regardais les graviers, au sol, qui volaient dans tous les sens…  »

Mais il y a eu aussi tous les autres séismes, avant et après. La multitude de secousses de moindre intensité qui, depuis août, ronge les nerfs des habitants de la région. Au matin du 1er  novembre, une réplique plus importante que les autres, d’une magnitude de 4,6, a  provoqué un début de panique. Cette séquence sismique inédite et terrifiante – une zone de 1 300  km2 s’est affaissée de 40  cm à 70  cm en quelques jours, selon des images prises par satellite – suscite la perplexité des sismologues, qui craignent pour la plupart que d’autres épisodes violents soient imminents.

Et en attendant l’apocalypse, qui viendra ou ne viendra pas, les habitants vivent au rythme des vibrations, ressenties plusieurs fois par jour. Celles-ci nourrissent une inquiétude par laquelle, au bout de quelques heures, on finit par se laisser gagner.

Alors on gare sa voiture à l’écart des constructions, de peur qu’un pan de mur ne lui tombe dessus. Comme les autres, on devient plus attentif aux détails, on se met à consulter nerveusement son téléphone, à l’affût de nouvelles secousses. Et on se sent à la fois vulnérable et minuscule lorsque tous les chiens du voisinage se mettent à hurler en pleine nuit, pendant de longues minutes, avant qu’une série de vibrations un peu plus fortes que les autres ne ramène sur les environs un calme paradoxal.

 » La nuit ? Moi je dors dans ma voiture, avec des couvertures, confie Mario di Matteo. Et quand le froid me réveille, je mets le moteur en marche.  » Comme lui, de nombreuses familles restées sur place ont fait ce choix, malgré les structures provisoires installées dans l’enceinte du complexe sportif de la commune. Le soir venu, ces ombres furtives, qu’on devine plus qu’on ne les voit, contribuent à donner à la nuit qui tombe un caractère étrange et inquiétant.


En plein jour, en revanche, c’est un paysage de désolation. Les remparts fermant le centre historique ont cédé en plusieurs points. A l’intérieur, Norcia, jadis célébrée par les guides touristiques comme l’un des plus beaux bourgs d’Italie, n’est plus qu’une ville fantôme.

Les habitants doivent s’inscrire auprès des pompiers puis prendre leur mal en patience avant d’obtenir le droit de rentrer chez eux quelques minutes, le temps d’emporter le strict nécessaire. Michele Spinelli est l’un de ceux-là. L’après-midi du 1er  novembre, il a eu l’autorisation de rentrer dans l’enceinte, en compagnie de sa compagne. Il en est ressorti quelques minutes plus tard, muni de cinq gros sacs contenant quelques effets personnels.
Silence de mort


 » Je n’avais pas encore pu voir de moi-même les dégâts. Quand c’est arrivé, j’étais à Pérouse chez mon fils, confie-t-il, visiblement bouleversé par ce qu’il vient de voir. En une seconde, mes cheveux se sont dressés sur la tête. Je suis habitué aux tremblements de terre, j’ai déjà vécu ceux de 1971, 1974, 1979 et 1997. Mais là… je n’avais jamais senti quelque chose comme ça. Ma maison ? Elle va bien. Evidemment, il y aura quelques travaux à faire, mais par chance, nous avions dû la faire restaurer après le tremblement de terre de 1979, et ça a tenu. En revanche, autour… J’ai peur que cette fois, ce pays ne s’en remette jamais.  »

Comme lui, plusieurs familles sont autorisées à s’aventurer à l’intérieur de la  » zone rouge « . Finalement, les autorités permettent à une poignée de journalistes de gagner, sous bonne escorte, la place centrale de la ville.

De la basilique dédiée à saint Benoît, érigée sur le lieu légendaire de sa naissance et déjà reconstruite plusieurs fois depuis le XIIe  siècle, il ne reste pas beaucoup plus qu’une façade.

La cathédrale voisine, Santa Maria Argentea, est elle aussi en ruine. Les secours ont extrait des décombres, avec un soin méticuleux, plusieurs crucifix et tableaux. Ces reliques, minutieusement emballées, sont posées sur la place à même le sol, avant que les fonctionnaires des biens culturels se chargent de les mettre en lieu sûr.

Quant au campanile surplombant le palais communal, ses fissures sont si béantes qu’on le croirait à  la merci du moindre coup de vent. Tout autour, des façades écroulées et des rues impraticables. C’est tout une ville qu’il faudra reconstruire, et les principales fiertés de son patrimoine, celles qui procuraient à la région d’importantes ressources touristiques, viennent de disparaître en quelques jours.

Les villages des environs, eux non plus, n’ont pas été épargnés. Beaucoup ne sont plus accessibles, les routes ayant été coupées par le séisme. La plupart ont été vidés de leurs habitants. On traverse lentement le bourg de Preci, durement éprouvé par les secousses, dans un silence de mort. Plus loin, près du petit village de Campi di Norcia, l’église San Salvador, érigée au début du XIIe  siècle, n’est plus qu’un souvenir. Le cimetière voisin a été éventré. Des caveaux de famille se sont effondrés, ramenant à la lumière du jour les cercueils des défunts dans une scène dantesque. Sur les routes désertes, on ne croise presque que des véhicules de secours.

Partout, des routes éventrées, des maisons en poussière. Les destructions sont telles qu’on peine à croire qu’il n’y ait eu aucun mort dans la catastrophe.  » C’est tout simplement que beaucoup de bâtiments avaient déjà été évacués durant les jours précédant le séisme du 30  octobre « , explique le responsable des secours, Ugo Capitali.

Aujourd’hui, il ne subsiste que quelques centaines d’habitants dans les environs de Norcia. Depuis une semaine, plus de 20 000 personnes ont été relogées provisoirement dans des stations touristiques de la côte adriatique, désertes en cette saison, ou aux abords du lac Trasimène, au nord de l’Ombrie. Des milliers d’autres se sont rendus chez des proches, famille ou amis.

Et puis il y a le hasard qui, cette fois, a joué en faveur des hommes.  » Dimanche matin, une équipe de pompiers devait se rendre sur le toit de la basilique pour évaluer les dégâts, raconte Ugo Capitali. Il était convenu qu’ils commencent à 8  heures. Or, cette nuit était celle du changement d’heure… Sans ce miracle, mes hommes auraient tous été ensevelis.  » Peut-être le pays de Norcia n’a-t-il pas encore été totalement abandonné par les dieux.
Jérôme Gautheret

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