La satire expliquée à ma mère


Suite à la polémique suscitée au delà des Alpes par le dessin de Félix, le réalisateur italien Francesco Mazza a rédigé un plaidoyer en faveur de la satire, cette éternelle incomprise…

J’ai travaillé pendant 9 ans, dans 6m2 de tabagisme passif, écrivant sur mon petit bureau pour la très fameuse émission de télé satirique italienne, à l’antenne depuis 1988. Étant donné que la satire fait beaucoup parler d’elle depuis quelques jours, j’ai décidé d’utiliser un moyen public à fin privée et de passer par les « stati generali » (les états généraux) pour parler avec ma mère de Charlie Hebdo et de cette fameuse caricature.

Maman : CE DESSIN EST RÉPUGNANT !

Moi : En effet, tu as raison, il est répugnant. Et tu sais pourquoi ? C’est parce que la satire par essence est répugnante. Te souviens-tu du plus grand auteur satirique italien ? Et non, je ne parle pas de Maurizio Crozza, mais de Dante Alighieri. Te rappelles-tu, dans l’« Enfer », du traitement réservé aux Simoniaques, parmi lesquelles se trouvait le Pape Niccolo’ III, avec son visage plongé dans ses excréments et son postérieur en l’air ? Et Mahomet ? Plus osé que Charlie, Dante le représente, les entrailles à l’air, éventré, vomissant ses boyaux qui lui pendent entre les jambes, répandant son sang et se nourrissant au milieu du «triste le sac qui fait la merde avec ce qu’on avale ». Et d’ailleurs, rappelle-toi ces grands dramaturges qui ont inventé la satire? En commencant par Aristophane. Je n’irai pas te raconter toutes les grossièretés qui sont racontées dans « Les Nuages » parce que nous ne nous en sortirions pas, mais tu dois me croire, depuis le début des temps, et de par leur nature même, on retrouve dans les oeuvres satiriques : incestes, coprophagie, blasphèmes, profanation de cadavre et bien d’autres pratiques répugnantes, très répugnantes ou même très très répugnantes. Le fait que la caricature de Charlie Hebdo t’ait tellement choquée nous dit surtout une chose: il s’agit d’une vraie satire.

Maman : MAIS JE TROUVE CROZZA AMUSANT, CETTE SALETÉ, PAS DU TOUT.

Moi : En effet, tu as de nouveau raison. Et tu sais pourquoi ? Parce que Crozza ne fait pas de satire. Quand il parle en Emilien et qu’il dit qu’il veut blanchir les tâches du jaguar, Crozza parodie Bersani. Tu comprends ? Il fait de la parodie, pas de la satire. Le but de la parodie est de faire rire, c’est sa raison sociale. La satire, elle, fait parfois rire, parfois pas du tout. Sa raison sociale est de provoquer une réflexion. Ce sont deux choses très différentes. Juger la satire en fonction de son propre amusement est à peu près comme juger l’éditorial d’un quotidien en fonction de la forme des fesses de l’éditorialiste: ça n’a aucun sens. Si tu préfères rire un bon coup, alors tu préfères la parodie ou le cabaret ou les grimaces ou les jeux de mots, et c’est tout à fait normal. La satire est plus élitaire, plus « spécialisée », c’est une niche, la plus niche des niches. Et c’est un fait que le compte en banque des gens qui en font, révèle très vite, et c’est pour ça que très souvent, après un certain temps, ils la quittent et vont travailler ailleurs (Benigni, Grillo). 

Maman : MAIS ON NE PEUT PAS FAIRE DE LA SATIRE SUR LES MORTS !

Moi : Attends, doucement. La satire, nous l’avons vu, est une chose inhéremment répugnante. Elle doit, de sa propre nature, susciter une réaction forte et instinctive. Elle doit choquer et écoeurer. Alors comment fait-elle pour atteindre son but ? Elle met en scène des images et des symboles qui, pour telle société, à tel moment de son histoire, sont considérés sacrés (sans cela nous n’aurions pas de réaction), et ainsi ces images et symboles deviennent un moyen pour la satire pour renseigner sur cette même société. Si une société érige le clergé au statut de sacré, une représentation satyrique mettra en jeu des Papes (Dante Alighieri). Si c’est l’image du prophète qui est sacrée, elle utilisera ce thème religieux. Chez nous, où le sacré n’occupe que peu de place, la satire se sert souvent des cercueils et autres funestes accidents. Mais souviens-toi: le but premier de la satire, comme expliqué ci-dessus, n’est pas la représentation elle-même. Si on représente Mahomet sur un nuage regardant vers le terre et disant « Alors donc, ça suffit ! Nous avons finis les vierges ! », l’objet de la satire n’est certainement pas ni Mahomet lui-même, ni même l’islam, mais bien les kamikazes et leur idéologie absurde. De la même façon, quand on montre des images de cercueil revenant d’Iraq ou les décombres du tremblement de terre ou ….

Maman : LES ENFANTS ! L’ANNÉE DERNIÈRE ILS EN SONT PRIS AUX PAUVRES PETITS ENFANTS MORTS !

Moi : Voilà justement, le pauvre enfant syrien mort au bord de la mer. J’ai vu qu’aujourd’hui tes amies en ont beaucoup parlé. Mais elles ont oublié que ce dessin ne représentait pas seulement l’enfant mais, qu’au loin, il y avait un panneau d’affichage à l’effigie Ronald McDonald pour faire la pub du Happy Meal. Ce dessin, en une seule image (qui était « répugnante » et utilisait une représentation « sacrée ») pointait du doigt le paradoxe des migrants qui trouvent la mort en essayant à tout prix d’atteindre la Terre Promise. Terre Promise qui s’avère n’être finalement qu’un désordre de fast-food et de centres commerciaux, de rêves brisés et d’économies déprimées, cette course à la publicité et ce consumérisme effréné qu’est aujourd’hui l’Occident, où l’enfance n’est plus qu’une part de marché à encaisser à coups d’offres telle que le Happy Meal. Que le dessin soit bon ou non est une autre histoire. L’important est que tu comprennes que le but principal n’était pas de rire de la mort d’un enfant, mais de faire réfléchir (j’insiste : réfléchir et non pas rire, parce qu’il s’agit de satire) en jouant avec ce malaise, cette boule au ventre, cette gorge nouée, sur la réalité dramatique des millions et des millions de gens qui se trouvent dans les mêmes conditions que cet enfant et pour lesquelles notre Enfer est vu comme le Paradis. Et maintenant, à ton avis, qu’est-ce qui est le plus choquant : Charlie Hebdo ou bien tous les journaux et les journalistes sournois qui ont utilisé, ré-utilisé, ré-ré-utilisé cette photo pour faire du « clickbaiting », faire exploser le nombre de visites et gagner encore un peu plus d’argent grâce à la publicité insérée au milieu de l’article (celle-là même que représentait le Mc Donald du dessin) ? Et c’est de la même façon que le dessin d’aujourd’hui ne veut en aucun cas rire des personnes écrasées par les décombres. Il utilise cette image pour qu’on réfléchisse (encore une fois, j’insiste : réfléchir, et non pas rire, il vaut mieux le répéter jusqu’à épuisement) sur le fait que dans n’importe quel pays civilisé un tremblement de terre de 6.2 ne tuerait pas autant qu’en Italie, dans n’importe quel pays civilisés, sauf en Italie. Et si, en Italie ce tremblement de terre a été si meurtrier c’est à cause de la mentalité italienne – et quoi de plus italien que la plus italienne des cuisines pour représenter cette mentalité -. Chez nous, comme Flaiano disait, tout est sérieux et pourtant rien n’est traité sérieusement et surtout pas la prévention sismique. Quand ils nous proposent 80€ en plus sur notre salaire, ou, hier encore, 1000€ pour chaque bébé en plus, au lieu de les envoyer se faire foutre et de leur dire qu’il vaudrait mieux s’occuper de choses sérieuses – par exemple la sécurisation des immeubles – nous nous précipitons aux urnes leur donner nos votes. Quand on voit les images de sinistrés d’il y a 20 ou 30 ans, qui vivent encore dans des containers aujourd’hui, au lieu de nous indigner nous changeons de chaine (dans le fameux programme satirique dont je parlais au début, quand on parlait de sinistrés dans nos reportages, on devait les mettre à l’antenne le samedi, quand l’audience était moins importante, parce que les autres jours, on risquait une terrible baisse d’audience). Lorsque des tragédies comme celle-ci ont lieu, nous nous mobilisons immédiatement, à coup de témoignages extraordinaires, de solidarité et de courage, mais quand la situation redevient ordinaire, nous redevenons, nous aussi, très ordinaires, nous haussons les épaules en disant : « Que veux-tu faire, nous sommes en Italie ! », et voilà notre bonne conscience assurant n’avoir rien vu, ne rien savoir alors que bien au contraire, nous voyons tous, nous savons tous et connaissons très bien les faits et les détails, qu’il s’agisse de fraude fiscale, de mafia ou de sécurisation des immeubles… C’est ça que Charlie Hebdo voulait dire : que ces morts ne sont pas morts d’un tremblement de terre, ils sont morts d’Italie.

Maman: JE M’EN FICHE ! CE GENRE DE CHOSE DEVRAIT ÊTRE INTERDIT.

Moi : En effet, tu as raison, encore une fois, et tes mots sont justes et spontanés. Après tout, ils voulaient aussi interdire Dante et Aristophane.

  Puisque la satire provoque de fortes réactions, puisqu’elle touche la sociéte´ dans ses éléments sacrés, il est du devoir de la société de se révolter contre la satire et de réclamer sa tête. La demande de censure est, pour la satire, une sorte de viagra. Ce sont les rires forcés des politiciens, à l’adresse de la caméra, regardant leurs imitations faites par Crozza qui démoralisent l’auteur satirique, mais certainement pas la menace d’une censure, qui est le but même de l’auteur satirique et pour lequel – comme on l’a vu le 7 janvier 2015 – il est prêt à mourir. Et c’est bien là, le rôle que la satire doit jouer en société: être un point de référence. La satire mesure notre liberté d’expression – dont nous sommes si fiers quand nous nous comparons à des modèles de société alternatifs – liberté d’expression qu’il serait impossible de mesurer autrement. En effet, comment peut-on jauger la liberté d’une société si les opinions exprimées sont toutes plus ou moins partisanes de l’idéologie et respectueuses du sacré ? C’est à travers l’attaque du sacré que la satire se charge de cette tâche – ingrate, à en juger par les plaintes, les licenciements, et depuis quelques années, même, les attentats terroristes – de tester quotidiennement la valeur fondamentale de toutes démocraties. « Je donnerais ma vie pour défendre ta liberté d’expression, mais j’arracherai ta tête pour les bêtises que tu es en train de dire » a (plus ou moins) dit Voltaire. La satire représente un défi constant pour la société : elle nous oblige a` nous confronter, tous les jours, à nos valeurs, elle divise entre les défenseurs d’une société ouverte et ceux qui soutiennent une société fermée, elle nous aide à décider qui nous devons supprimer de nos amis Facebook ! Si une société peut survivre au dégout suscité par la satire, alors cette société est une société libre. C’est pour cette raison qu’il y a un an et demi, on criait tous « Je suis Charlie ». Ce n’était sûrement pas parce qu’on était soudainement tous devenu des fans d’un magazine qui existait depuis des dizaines d’années et qui avait, de surcroît, de gros problèmes de méventes. Mais bien parce que c’est grâce à ce magazine que nous pouvons aujourd’hui nous revendiquer libre. Jusqu’ à quand ? Je ne sais pas.

Le texte orignal en italien est disponible sur : http://www.glistatigenerali.com/relazioni/la-vignetta-di-charlie-hebdo-spiegata-a-mia-madre/

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