Relu et corrigé

​Deux correcteurs du monde s’amusent dans un livre  

« Retour sur l’accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française » à relever les erreurs récurrentes dans les journaux français. 


 » En tant que correcteurs, lisant la copie avant qu’elle soit publiée, nous sommes à un bon poste d’observation du niveau orthographique et syntaxique de nos camarades journalistes et de l’étendue de leur vocabulaire – lesquels ne diffèrent pas de ceux du reste de la population ayant fait des études – et sommes à même d’établir un palmarès de leurs erreurs les plus récurrentes.
Ce n’est pas un scoop, mais l’accord du participe passé (PP), même dans ses cas les plus simples, fournit le premier contingent de fautes. A lui la plus haute marche du podium, sans conteste. Dans la presse, il en restera forcément, car il s’en faufile toujours quelques-unes entre les mailles du filet, comme dans ce passage du Monde du 26  février 2016 à propos des  » fresques que les frères Lorenzetti ont peint vers 1338 à Sienne « . Pourtant, dans ce cas, pas de difficulté (ils ont peint quoi ? des fresques, accord au féminin pluriel) :  » les fresques que les frères Lorenzetti ont peintes…  » eût été mieux.
Cette absence d’accord avec l’auxiliaire avoir est si fréquente que l’on peut s’interroger sur la pérennité dudit accord. Mais en admettant que l’accord du participe passé avec avoir soit un jour rendu invariable, ce qui arrivera peut-être car il faudra bien que la grammaire s’adapte et constate sa tombée en désuétude, nous ne serons pas encore sortis de l’auberge, car, autre  » must  » en matière de faute, sur la seconde marche, il existe aussi la confusion entre le PP (qu’il soit avec l’auxiliaire être ou avoir) et l’infinitif des verbes du premier groupe, ceux en  » er « , qui sont la grande majorité. Il faut souligner qu’à l’oral, souligné, soulignée, soulignées, etc. (PP) et souligner (infinitif) sont homophones, c’est-à-dire qu’ils se prononcent de la même façon, les bougres. D’ici à les écrire dans tous les cas comme des infinitifs, le pas est souvent franchi, car l’infinitif des verbes du premier groupe est facile et par là même rassurant et il a tendance à s’installer partout, tel le coucou dans le nid d’autrui. (…)
Sur la troisième marche du podium, on trouve un autre accroc aux accords et à la conjugaison, une faute que nous pourrions qualifier d' » accord de proximité  » ou d' » attraction « , qui ébranle un des piliers du français, voire sa clé de voûte, à savoir que le sujet régit le verbe et lui dicte son genre et son nombre. Ses occurrences sont fort nombreuses et, là encore, certaines parviennent à tromper la vigilance des relecteurs :  » La «jungle» de Calais, le plus grand bidonville de France, qui abritent des milliers de personnes cherchant à rejoindre l’Angleterre  » (site du Monde, le 3  mars 2016), abritent s’accordant carrément ici avec le complément d’objet direct.
Tel le bistrotier Raimu et son  » quatrième tiers  » pour confectionner un cocktail, dans le fameux film Marius, nous ajoutons une quatrième marche à notre podium pour le très répandu et vilipendé subjonctif à la suite de la locution conjonctive  » après que « . Le subjonctif étant le mode de l’hypothétique, du non encore réalisé, du putatif, il ne devrait pas être employé dans ce cas, car après que suppose la réalisation.  » Après qu’il est parti  » est donc plus correct que  » après qu’il soit parti « . Il existe cependant un courant assez récent (quelques décennies) et presque irrépressible pour employer le subjonctif dans ce cas. A tel point qu’il n’est pas rare que nous soyons rappelés à l’ordre par des lecteurs pour avoir laissé l’indicatif et, en conséquence, suspectés par eux d’avoir trouvé nos diplômes dans une pochette-surprise.
Peut-être s’agit-il d’une analogie avec  » avant que « , locution qui appelle, sans conteste, le subjonctif ? ou d’une sorte de contre-offensive du mode subjonctif, qui recule partout ailleurs devant l’indicatif ? En tout cas, il n’est pas impossible que le subjonctif après…  » après que  » finisse par devenir la règle tant sa pression est forte. Le Bon Usage, traitant de cette question, ne se prive pas de donner de nombreuses citations d’écrivains ne respectant pas cette règle.
Les quatre fautes nominées aux oscars des entorses à la langue française (…) relèvent plus de la syntaxe que de la stricte orthographe, celle qui porte sur la graphie des mots, laquelle ne provoque aucun casse-tête si l’on choisit de consulter un dictionnaire. En cas de doute, il faut avoir le réflexe dictionnaire, car parfois un simple accent circonflexe peut faire la différence : entre tâche et tache par exemple, ou pécher et pêcher.


HomophonieS traîtresses…
Nous entrons là dans le vaste et si périlleux domaine de l’homophonie, plein de chausse-trapes responsables de tant de coquilles qui font mal aux yeux. En effet, dans la langue française, innombrables sont les mots différents qui se prononcent de la même façon. Les confusions, parfois drolatiques, n’apparaissent pas à l’oral, mais se voient cruellement à l’écrit. Le Canard enchaîné du 24  février 2016 relevait dans Var-Matin un énigmatique  » veau sous la mer « à propos d’un politicien et patron de presse du Sud-Ouest surnommé en fait le  » veau sous la mère  » parce qu’il fut longtemps couvé par sa maman. Le Monde a jadis commis un magnifique  » cheval de Troyes « , confondant la préfecture de l’Aube avec la cité de Priam, la Troie de l’Iliade. Et nous tombâmes il y a peu sur de si poétiques » chaussures lassées  » (elles devaient être très fatiguées) que nous n’eûmes pas le courage de corriger par le  » lacées  » qui s’imposait.
La liste pourrait être très longue de ces homophonies traîtresses, aussi nous n’examinerons que certaines parmi les plus fréquentes. Commençons par faire un sort aux pièges tendus par la conjugaison, avec ses nombreuses formes qui sont semblables à l’oral et ne diffèrent à l’écrit que par un accent circonflexe ( » flexe « , dans l’argot des typographes) : les eut/eût, fit/fît, fut/fût, dans lesquelles, lecteur, tu auras reconnu les verbes avoir, faire et être à des modes différents.
La tendance, quand on s’aventure dans ces temps peu usités, consiste à ouvrir le parapluie et à mettre des flexes plus que de raison. Trop souvent un fût intempestif prend la place de fut, selon le probable raisonnement suivant : si c’est rare, il y a certainement un flexe. Plus vicieux encore, cru/crû et croit/croît, où cet accent sert à distinguer les conjugaisons de deux verbes différents, croire et croître, qui ont tendance à se croiser. Pour les verbes serrer et servir (ainsi que desserrer et desservir), la prononciation identique à la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif (la plus fréquente), soit serre et sert, induit souvent le scripteur en erreur. Ainsi, La Dernière Heure, quotidien belge, servit en février  2016 à ses lecteurs un très hasardeux :  » Il lui serre la soupe  » et Le Monde du 22  janvier 2016, un malencontreux :  » Il dessert l’étau.  »
Parmi les substantifs les plus fauteurs… de fautes viennent les homophones mul-tiples, au premier rang desquels une vraie  » bande des six « , nous voulons parler d’air/aire/ère/erre/haire/hère, qui forment une sorte d’hexapode (insecte à six pattes), de quoi se prendre les pieds dans le tapis. Il s’agit d’un cas limite, mais des simples tripodes comme chair/chère/chaire, font/fond/fonds ou sein/saint/sain présentent déjà de re-doutables pièges.
Un curé monte en chaire, fait bonne chère (fait bombance) et succombe parfois à l’appel de la chair, comme celui de Clochemerle quand, une fois par mois, il pèche avec sa servante. Trop souvent, on peut lire  » faire bonne chair « , ce qui est une fusion hardie des plaisirs terrestres, un peu comme dans le film La Grande Bouffe. Il ne faut pas -confondre le fonds (un capital) avec le fond (d’un trou), ni ces deux-là avec les fonts -baptismaux, fonts étant un synonyme masculin pluriel de fontaine. Tenir quelqu’un sur les  » fonds  » baptismaux peut être considéré comme un sacrilège sauf s’il s’agit d’une personne née avec un solide capital de départ, autrement dit avec une cuiller d’argent dans la bouche. Il fallait bien qu’un organe de presse tombât dans le piège du  » saint des saints  » (enceinte sacrée dans un temple) et ce fut Marianne (27  février 2010) qui s’y colla en publiant un admirable  » au sein des seins juridiques « .
Parmi les simples homophones, on évoquera ces quelques duettistes : côte/cote : gravir une côte, ce n’est pas pareil qu’avoir la cote, mais il existe une certaine obstination à coiffer cette dernière d’un flexe ; coeur/choeur : souvent y trébuche-t-on, notamment dans l’expression  » ce n’est pas un enfant de choeur « , où le dernier mot est immanquablement privé de son h ; satire/satyre : plus souvent qu’à son tour, la satire est affublée d’un i grec du plus bel effet, qui la fait passer pour un satyre ; pause/pose : on  » prend la pose  » pour un selfie et on  » prend la pause  » pour aller fumer dehors ; rennes/rênes : la presse politique est coutumière de l’expression  » se saisir des rênes du pouvoir « , mais bien souvent ce sont les paisibles cervidés qui se retrouvent, à leur corps défendant, à la place de  » rênes « .
Le t final de quant dans la locution prépositive  » quant à  » a du mal à s’imposer et prend très souvent le d de quand, les deux quand(t) devenant ainsi les Dupond(t) de l’orthographe. Quant aux locutions  » prendre parti  » ou  » tirer parti « , on constate une tendance à les doter d’un e final qui en change malencontreusement le sens :  » Aïe ! pourraient dire les parties : prenez le parti que vous voulez mais laissez-nous tranquilles.  » Enfin, les scripteurs ajoutent souvent un s superfétatoire à l’adverbe quelque (qui a le sens d’environ), le prenant pour l’adjectif qu’il n’est pas.
Dans leur lutte sans cesse recommencée contre les homophonies, les relecteurs en laissent parfois passer, il faut l’avouer. Le site du Monde avait osé en  2005 un très beau  » balai diplomatique  » au Proche-Orient resté dans les mémoires et qui réapparaît périodiquement dans divers organes d’information, comme ce  » balai diplomatique à Ouagadougou  » (11  novembre 2014, sur le site AfricaLog), balais attentatoires à la muse de la danse, Terpsichore, qui eût préféré  » ballet « .
tombé dans la  » fausse aux lions  »
L’Humanité du 30  décembre 2010 avait apporté, au 84e jour d’une grève à La Poste de Marseille, son  » soutien aux grévistes au long court  » (pour  » long cours « ). Cette locution aux termes pourtant si contradictoires est un serpent de mer de la presse qui émerge souvent, comme dans ce titre du Monde (29  juillet 2011) : » Le voyage au long court d’un très grand musicien « .Le Monde du 21  octobre 2014 proposa un audacieux  » il a été jeté dans la fausse aux lions  » (la fosse n’était donc pas vraie ?) et, plus récemment, le 1er  février 2016, ce titre un peu bancal :  » Juppé cherche à rajeunir le banc de ses soutiens « , où la confusion est manifeste entre le banc public et le ban, terme féodal pour la mouvance, les soutiens d’une personnalité. Même Le Canard enchaîné s’y est mis (le 27  octobre 2011), avec un biblique :  » Sarko en a appelé aux mannes mitterrandiennes « , mannes qui sont en réalité des mânes (esprits des ancêtres).
Dans un registre proche, nous trouvons les paronymes, mots ou locutions qui se ressemblent, sont presque des homonymes mais n’en ont pas moins des sens différents. Contrairement aux homophones, ils se repèrent aussi à l’oral. Coluche en avait popularisé un très goûteux,  » ingénieur à Grenoble « , à la place d’ingénieur agronome.
L’expression  » mettre à jour « , qui a le sens d’actualiser, est trop souvent mise en lieu et place de  » mettre au jour  » (découvrir, dévoiler) : on ne compte plus dans la presse les nécropoles mérovingiennes ou gallo-romaines  » mises à jour  » fortuitement à la faveur de travaux de terrassement. Autres expressions très proches et par là d’un maniement périlleux :  » être près de  » et  » être prêt à « , qui semblent se confondre dans l’esprit de beaucoup. La première signifie  » être sur le point de « , la seconde  » être disposé à « . Il est vrai que, dans certaines circonstances, ces deux sens peuvent se recouper ; c’est certainement ce qu’a pensé ce rédacteur du Figaro (11  septembre 2014) qui commença ainsi un papier sur un procès intenté aux militantes Femen :  » Les Femen ne sont pas prêtes de se rhabiller « , fusionnant les deux locutions en une seule.
Subornation étant un mot rare surtout employé en contexte juridique, il arrive de lire et d’entendre  » subordination  » à sa place. Quand il s’agit de parler d’inclination, qui est une sorte de propension, on sent un net penchant à dire ou écrire  » inclinaison « , plus familier. Le suspense au sens hitchcockien est très souvent confondu avec  » suspens « . Bien qu’ils aient un air de famille et soient voisins dans les dictionnaires, ils ne s’écrivent ni ne se prononcent de la même façon, et surtout le premier a une nuance d’angoisse que le second n’a pas. Entendu sur France Info le 1er  mars 2016, à l’occasion du Salon de l’agriculture : les politiques y pratiquent le  » serrage de mains  » ; serrement, c’est mieux, même si les deux viennent de  » serrer  » (encore lui) ; on réservera le serrage aux boulons et le serrement aux paluches. En outre, on se gardera de confondre ce dernier avec serment.
Eminent et imminent, attention et intention sont aussi des mots souvent employés l’un pour l’autre, dans une démarche un peu confuse que n’aurait pas reniée Napoléon : il eut beaucoup de difficultés avec le vocabulaire français et fut même un champion en paronymie : selon le témoignage de Chaptal, son médecin, il disait  » rente voyagère  » à la place de rente viagère,  » pic fulminant  » pour pic culminant,  » enfanterie  » pour infanterie ou encore  » armistice  » pour amnistie.
L’orthographe de Napoléon n’était guère meilleure et même plutôt fantaisiste, comme le montre le début de la lettre qu’il écrivit à Joséphine de Beauharnais le 5  avril  1796 :  » Mon amie, je sens le besoin detre consolé. C’est en técrivant à toi seul, dont la pensée peut tant influer sur la situassion morale de mes idées, a qui il faut que jepenche mes peines.  » (…)La plume du jeune Bonaparte (27 ans à l’époque, et déjà commandant de l’armée d’Italie) dérape neuf fois ; elle semble en particulier ignorer l’usage de l’apostrophe. Ces nettes déficiences ne -paraissent toutefois pas l’avoir freiné dans son ascension ni être le signe d’une alté-ration de ses capacités cognitives. Tous les espoirs sont donc permis pour les nuls en -orthographe. « 

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