Le droit à l’oubli en question

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 Dans son numéro de septembre, Courrier International aborde, à travers un fait divers dramatique qui a eu lieu en Italie, le phénomène des vidéos virales sur internet et le droit à l’oubli.

Italie. “Sextape” virale : qui est responsable du suicide de la victime ?

Publié le 15/09/2016

La vidéo apparue en ligne en 2015 avait amusé les réseaux sociaux et été traitée avec légèreté par les médias. Mais la jeune femme qui y figure, et dont la vie était devenue un enfer, s’est suicidée cette semaine.

“Ainsi se clôt, de la façon la plus dramatique, une affaire qui, pendant des mois, tourna sur les réseaux sociaux”, écrit le Corriere della Sera. Le 13 septembre, Tiziana Cantone a été retrouvée pendue, à son domicile, dans la région de Naples. Elle avait 31 ans.

Son visage et son nom étaient connus depuis le printemps 2015, rappelle Il Post, à cause de plusieurs courtes vidéos dans lesquelles elle figurait en pleine relation sexuelle. L’une d’entre elles, qui montrait une scène de sexe oral, a commencé à circuler sur WhatsApp, avant d’être plus largement diffusée sur les réseaux sociaux et des sites pornographiques. “Elle a été tournée, avec son consentement, par l’homme qui y apparaît, et a ensuite été diffusée, probablement par lui”, explique le site d’information.

Cette vidéo est devenue l’objet de blagues et de parodies : sur Facebook, des pages ont été ouvertes pour en discuter, et on trouvait des mèmes et d’autres vidéos qui se moquaient de Cantone. Dans la vidéo, en effet, son visage était clairement visible, et son nom était souvent cité explicitement dans le titre.”

La jeune femme a porté l’affaire en justice pour faire valoir son droit à l’oubli. Le 8 août dernier, le tribunal a condamné plusieurs réseaux à retirer la vidéo, mais aussi la jeune femme à verser quelque 20 000 euros de frais d’avocats à ces plateformes, au motif qu’elle était consentante lors de l’enregistrement, relate le journal napolitain Il Mattino.

Pour la juge, ces vidéos auraient dû être supprimées de la Toile dès que leur caractère destructeur pour la jeune femme est apparu. “Mais il est trop tard, commente le Corriere della Sera. À seulement 31 ans, Tiziana Cantone n’est pas parvenue à dépasser la honte et la douleur. Depuis la mise en ligne de ces vidéos, sa vie a été bouleversée. Le web, avec sa férocité, l’a massacrée.”  

Effacer ne suffit pas

Le drame de la jeune femme figure en première page de la plupart des journaux italiens, qui abordent le problème épineux de la violence et de la diffamation en ligne, et celui du droit à l’oubli. Mais l’histoire soulève aussi la question de la participation de chacun à ce phénomène viral – y compris celle des médias qui, comme le rappelle Il Post, ont raconté les faits “en mentionnant son nom et son prénom et divers détails de la vidéo comme s’il s’agissait de n’importe quelle vidéo virale du moment”.

Parmi ces médias incriminés : Il Fatto Quotidiano. Évoquant le phénomène, qui, à l’époque, avait inspiré des tee-shirts estampillés d’une citation de la jeune femme, le quotidien a ouvertement posé la question, en mai 2015, de savoir si cette vidéo est le fruit “de la vengeance d’un amant ou une opération de marketing destinée à lancer une nouvelle star du porno”.

Depuis l’annonce du suicide de la jeune femme, l’article a été supprimé et remplacé par un texte dans lequel Peter Gomez, directeur du Fatto, présente ses excuses pour les “graves négligences” dont son quotidien s’est rendu coupable. La sentence a fait apparaître la gravité de l’affaire, dit-il. Mais, si beaucoup d’autres titres se sont contentés de supprimer discrètement leurs articles datant de l’année précédente, il estime que cela ne suffit pas.

  Il est juste, et douloureux, de dire que nous avons joué un rôle, si petit soit-il, dans ce crime commis par le web. […] Une réflexion de fond s’impose sur ce que nous pouvons faire à Ilfattoquotidiano.it. Même face à des histoires déjà publiées par les autres ou déjà connues de millions de personnes par l’intermédiaire des réseaux sociaux, notre journal en ligne doit réfléchir dix minutes de plus avant de les raconter ou de les commenter.”

 

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