Avec ou sans accent ?

Avec ou sans accent, diffusé lundi 7 mars à 23h30 sur France 3. Une enquête en forme de road-movie sur un sujet tabou : le complexe de l’accent.

 

Interview du réalisateur, Vincent Desombre :

Pernette Zumthor : Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter ce sujet lié aux accents ? 

Vincent Desombre : Quand on demande aux Français leur avis sur l’accent marseillais, ils répondent tous : « J’adore! ». C’est bien connu, les Marseillais en sont fiers ! Pourtant, dans le même temps, personne n’imaginerait une pièce de théâtre classique jouée avec l’accent marseillais. Non, l’accent, c’est bon pour le théâtre de Pagnol et basta !
Un président de la République s’exprimant avec l’accent ? Difficile à imaginer. Hormis Pasqua, pouvez-vous me citer un seul candidat à l’élection présidentielle ayant un accent méridional ?
Même les comédiens de « Plus Belle la Vie » n’ont pas l’accent, à une exception près. Mais dans le fond, pourquoi ne jouerait-on pas Phèdre avec l’accent ? Pourquoi une série télévisée représentant Marseille ne peut exposer son accent ? Pourquoi un président de la République ne pourrait pas avoir l’accent ? Fierté d’un côté, Honte de l’autre. C’est ce paradoxe qui m’a intéressé. Pourquoi dans nos représentations, un universitaire fait plus sérieux s’il s’exprime avec un accent parisien ? Je me suis aussi rendu compte que ce sujet était tabou. Personne ne le dit vraiment mais dans les écoles de journalisme ou de théâtre à Marseille, on conseille fortement aux élèves de perdre leur accent. Dans d’autres régions, comme l’Alsace ou les Vosges, on a coscience, plus ou moins dès son plus jeune âge, que l’accent n’est pas un atout pour réussir. La première pensée est de dire « ouh, c’est pas beau ! Il ne faut pas avoir honte de ses racines ».
Le sujet est beaucoup plus complexe. Il existe une réalité politique, économique, culturelle qui tend à gommer les accents. Le sujet est tout sauf anodin.

PZ : En avez-vous vous-même souffert d’une manière ou d’une autre ?

VD : Je viens de Touraine, une région où la légende raconte que nous n’avons pas d’accent. Si, si c’est vrai ! Il se dit même que l’accent tourangeau est le plus pur. Le concept peut paraître odieux mais c’est une réalité pour beaucoup de gens. La norme, « le bon français » est par là-bas, pas très loin de Paris (comme par hasard).
Les autres, ceux du Sud, de l’Est ou du Nord, c’est le «français avec des fautes ». Dire à quelqu’un qu’il a un accent, c’est une façon de lui dire «  Tu n’es pas dans la norme. Tu n’es pas de notre monde ». C’est dans cet environnement que j’ai grandi. Jeune, je ne me suis jamais posé la question « et si c’était moi qui avait l’accent ? ».

En arrivant il y a vingt ans à Marseille, je me suis rendu compte que c’était moi qui avait l’accent. Quand on parle pointu à Marseille, on se fait charrier gentiment mais ça ne va pas très loin. Rien de très méchant. Par contre, j’ai rencontré, pour ce film, plusieurs marseillais qui témoignaient d’une véritable souffrance. Sylvia, par exemple, qui a 8 ans, s’est retrouvée parachutée dans une école parisienne, suite au déménagement de ses parents et elle est devenue la risée de la cour de récréation. « En deux mois, j’ai réglé le problème. J’ai perdu mon accent. C’était une question de survie ». D’autres m’ont parlé de concours administratifs ou d’entretiens d’embauche où l’accent n’est pas le bienvenu. Oui, Il existe une discrimination, un racisme contre les accents régionaux.

PZ : Vous avancez que l’accent entraîne une discrimination au travail.  On peut supposer qu’elle est comme « sectorisée ». Un comédien, un journaliste de radio ou de télé gommerait son accent pour travailler tandis que dans le domaine du tourisme, on trouverait de la plus-value à « vendre » l’accent méridional ou cht’i. Est-ce un phénomène répandu ?

VD : Oui, il existe une discrimination à l’accent dans le monde du travail. Dans le secteur du journalisme, du théâtre, c’est évident. Romain, que je suis dans le film, en témoigne. Il a fait un stage pour une grande chaîne nationale et ses sujets ont été réenregistrés par une voix « sans accent ». Imagine-t-on un reportage du journal de 20 heures avec un accent marseillais, ch’ti ou alsacien ? Inconcevable. Il y a tout de même quelques rares exceptions comme Jean-Michel Aphatie, qui nous offre un joli témoignage: « Quand on l’accent, on vous imagine plus facilement pour présenter la météo que pour parler de politique ». Après, l’accent peut aussi être une plus value, dans le milieu de la gastronomie par exemple. L’accent du Sud-Ouest fait plus « terroir », authentique. Mais pour appartenir au monde dominant, celui qui a le pouvoir, mieux vaut ne pas avoir d’accent. L’accent est aussi le révélateur d’une classe sociale. L’accent des banlieues par exemple est encore plus discriminant que l’accent régional.

PZ : Qu’en est-il en politique ?

VD : Le monde politique use et abuse de cette ambivalence. Quand un député s’adresse aux électeurs de sa circonscription, il joue de son accent. Il en rajoute. Quand il est dans l’hémicycle, à Paris, il va l’atténuer. Le français sans accent est celui de la haute administration et, plus on s’approche du pouvoir, plus on adopte un accent neutre, passe-partout. Dans ce monde des décideurs, il faut masquer ses origines sociales ou régionales. J’ai retrouvé des archives filmées de Jean-Claude Gaudin qui parlait à l’assemblée en 1986 et curieusement, il avait très peu d’accent…en tout cas, beaucoup moins que le maire de Marseille d’aujourd’hui.

PZ : On trouve sur le web des publications tout à fait fantaisistes qui classent les accents selon leur « sex-appeal » ! Qu’en pensez-vous ?

VD : C’est amusant. Pas forcément très sérieux. Je ne connais pas vraiment la réalité de ces « enquêtes ». J’ai posé la question à plusieurs personnages du film « Imaginez-vous une histoire d’amour avec une personne ayant l’accent ? ». Leur réponse m’a étonné. Non, ils ne s’imaginent pas avoir une histoire d’amour ou partager leur vie avec une personne ayant un fort accent. C’est ambivalent car eux même ont un fort accent. Pour être tout à fait honnête : arriverais-je moi même à fantasmer une femme ayant un fort accent picard ? Je vais réfléchir à la question…

PZ : Certaines régions ou certaines villes sont intrinsèquement identifiées par leur parler et leur accent. Un gascon qui parlerait sans accent donnerait un goût un peu fade à la garbure… Cela semble impensable qu’ils disparaissent. Où en est-on ?

VD : Les sociolinguistes expliquent que l’accent évolue. Il ne disparaît pas. L’accent de Pagnol, celui d’Arles que l’on cite tout le temps comme une référence – comme si, quelque part, il y avait un accent provençal pur – ce parler marseillais a évolué, muté, il n’existe plus. Il n’y a pas un accent marseillais mais des accents ! On oppose le vrai accent marseillais à celui des quartiers, l’accent des cités avec les « ch’te » tous les trois mots. On sous entend que cette façon de parler serait du mauvais marseillais, impur, corrompu. A l’instar du « bon » et du « mauvais » français, la différence est avant tout sociale. Sur la question des accents régionaux, personnellement, je trouve qu’il a tendance à disparaître. En Picardie, par exemple, j’ai eu du mal à rencontrer des gens s’exprimant avec l’accent picard. Même dans les villages, les gens adoptent un accent neutre. Ils ont voyagé, ont été mutés professionnellement ou évolué socialement…
Nous vivons de plus en plus dans une société de l’échange. L’accent appartient aussi à un monde de l’entre soi où l’on ne sortait que rarement de son village et encore moins de sa région. A Marseille par exemple, il y a de plus en plus de Marseillais qui n’ont pas l’accent car ils viennent d’ailleurs. J’en fais partie. Je parle pointu et pourtant, Marseille est ma ville. J’habite ici depuis plus de 20 ans. Mes enfants y sont nés. Je suis un Marseillais sans l’accent.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s