9 novembre 1989

Nuit d’allégresse à Berlin

LeMonde.frArticle paru dans l’édition du 11.11.89
n morceau du mur de Berlin est tombé cette nuit. Des milliers de Berlinois et d’Allemands de l’Est ont franchi, aux premières heures du vendredi 10 novembre, les divers points de passage entre les deux parties de la ville pour se rendre quelques heures à Berlin-Ouest, où leur arrivée a suscité une gigantesque fête dans le centre-ville et aux abords du mur.Le conseil des ministres est-allemand avait annoncé, jeudi soir, que tout citoyen de RDA pourrait dorénavant emprunter les points de passage le long de la frontière interallemande et, à Berlin, sur simple présentation d’un visa délivré à la demande dans les commissariats de police.

En attendant l’ouverture des bureaux, le 10 novembre à 8 heures du matin, la police avait reçu l’ordre de laisser passer à partir de minuit toutes les personnes munies d’une carte d’identité à tous les points de passage entre les deux Berlins.

Annoncée en début de soirée, presque en incidente, à l’issue d’une conférence de presse sur les travaux en cours du comité central du Parti communiste est-allemand, la nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre des deux côtés du mur. Vers 23 heures, des petits groupes, beaucoup de jeunes surtout, ont commencé, côté Est, à converger vers les points de passage, histoire de tâter le terrain.

Les grilles étaient encore fermées, mais les policiers de faction, avec une bonhomie qu’on ne leur connaissait pas, confirmaient que la frontière serait ouverte après minuit…

A l’heure prescrite, sur simple présentation du livret d’identité bleu, chacun pouvait franchir sans plus de formalité la ligne de démarcation. Pour qui a connu les couloirs du Check Point Charlie, les longs moments d’attente, les fouilles, l’air renfrogné des  » Vopos  » de service, il y avait quelque chose de totalement irréel. Tous les passages étaient envahis de centaines de personnes attendant sagement leur tour, de queues interminables de voitures Trabant et autres Wartburg de fabrication locale.

Débordés par le nombre, les policiers se contentaient de faire passer les gens par paquets, sans même, la plupart du temps, jeter un oeil sur les documents. « Il faut bien qu’il y ait un peu de changement là aussi », s’exclamait un officier rigolard au Check Point.

La plupart des gens ne comprenaient pas encore très bien ce qui leur arrivait, mais sans aucun doute, ils voulaient être là pour ne pas rater ce moment d’histoire. « La seule fois que je suis allée à Berlin c’était avant le mur », se souvenait une élégante dame qui sortait d’une assemblée générale consacrée aux réformes de l’enseignement.

Des badauds, venus par curiosité assister au remue-ménage, retournaient prestement chez eux chercher leur pièce d’identité pour se joindre aux autres. Les premiers à revenir encourageaient à les imiter ceux qui se demandaient encore ce qui tout cela signifiait et s’il n’y avait pas de risque. Certains s’interrogeaient : ne feraient-ils pas mieux de profiter de l’aubaine pour ne pas rentrer à l’Est?

Quelques-uns étaient d’ailleurs bien décidés à ne pas le faire, comme ce couple avec un enfant, parti en catimini avec une petite valise à la main. Mais, pour la plupart, c’était seulement l’occasion d’aller faire un petit tour « en face », d’accomplir un rêve, une obsession de toujours : l’interdit devenait palpable.

Escalade du mur

A peine sorti des chicanes, on tombait sur des centaines d’autres Berlinois, ceux d’en face, venus fêter ces retrouvailles. Ils se bousculaient sur la ligne de démarcation en masse compacte, mouvante, bruyante, et contenue avec difficulté cette fois par les gardes-frontières est-allemands. Il fallait se frayer un chemin à travers des dizaines de mains avides de toucher, de palper les arrivants. A la porte de Brandebourg, lieu de recontre symbolique entre les deux Berlins, où l’avenue Unter-den-Linden se prolonge par l’avenue du 17-Juin qui commémore le soulèvement de 1953 contre le régime communiste, des centaines de personnes s’étaient massées, là aussi, en attente.

Le passage de la fameuse porte était toujours fermé comme depuis vingt-huit ans, mais le mur, ce soir là, avait perdu de sa consistance. Des dizaines de personnes en profiteront dans la nuit pour l’escalader à cet endroit et aller faire un tour… à l’Est.

Berlin-Ouest a été toute la nuit à la fête et le Sénat de la ville a même siégé en urgence aux petites heures du jour pour délibérer. En fait, il n’y avait pas grand-chose à dire. On a seulement décidé d’accroitre, pour les jours à venir, le nombre des autobus qui circulent entre les divers points de passage vers le centre-ville, en prévision d’un nouvel afflux. Mais on ne peut pas laisser l’Histoire se faire sans délibérations.

Un calme trompeur

Rendez-vous au Kurfurstendamm. Une fois passé le comité d’accueil des Berlinois de l’Ouest, il fallait bien aller quelque part ! Pour beaucoup, sans un pfennig ouest-allemand en poche, la balade n’a guère dépassé les alentours du mur : les quartiers un peu glauques où les bistrots ouverts sont rares à cette heure de la nuit. Au Check Point, le Musée du mur, qui retrace les exploits de tous ceux qui ont tenté de le franchir par tous les moyens possibles depuis 1961, était fermé.

Mais les deux cafés qui l’entourent, pleins à craquer, faisaient des heures supplémentaires. Pour les autres, quoi de plus naturel, surtout lorsqu’on n’a encore jamais mis les pieds à Berlin-Ouest, que de se retrouver sur le Kudamm, le grand boulevard de la ville bien vite bloqué en tous sens par des milliers de Berlinois qui trinquaient à même la rue au champagne.

Plus pétaradantes que jamais les Trabant à deux temps que l’on commence à bien connaitre maintenant en RFA après leurs campagnes de Hongrie et de Tchécoslovaquie, étaient une fois encore à l’honneur. L’arrivée de chaque voiture déclenchait des tonnerres d’applaudissements et de klaxons. Berlin-Ouest était bruyamment en fête, avec tous ses restaurants fast-food déployés, ses vitrines opulantes et ses cafés clinquants.

Berlin-Est, et ses maigres éclairages, donnait au petit matin, au moment du retour, une curieuse impression de calme trompeur. On y entrait d’ailleurs comme dans un moulin dans ce sens, là aussi.

Visas de départ définitif

La totale liberté de déplacements qui a prévalu durant cette nuit folle était limitée jusqu’à 8 heures du matin. Vendredi, les Allemands de l’Est pouvaient continuer à se rendre comme ils le voulaient à l’Ouest, mais il leur fallait préalablement se procurer une autorisation délivrée par un poste de police. Selon le communiqué du conseil des ministres, cette autorisation est désormais possible à obtenir dans un « bref délai », sans présenter de justification.

Pour ce qui est des candidats à l’émigration, le gouvernement a précisé que les services des visas et de l’enregistrement dans les commissariats de quartier ont reçu pour instructions de distribuer « immédiatement » les visas de départ définitif, sans qu’il soit besoin, là non plus, de remplir les conditions habituelles. Cette quasi-libération des possibilités de voyage à l’étranger devrait voir dans les jours et les semaines qui viennent de nombreux Allemands de l’Est profiter de l’occasion pour se rendre non seulement à Berlin-Ouest mais également dans d’autres villes ouest-allemandes. Des villes qui avaient toujours eu des relations traditionnelles dans l’Histoire étaient séparées jusque-là par le rideau de fer.

Cette liberté nouvelle est valable en principe jusqu’à l’entrée en vigueur de la future législation sur les voyages à l’étranger que le gouvernement s’est engagé à présenter au Parlement d’ici la fin de l’année. On voit mal cependant comment celui-ci pourrait revenir en arrière.

Lundi dernier, le gouvernement de M. Willi Stoph, qui entre-temps, a démissionné, avait rendu public un avant-projet de loi qui autorisait encore l’administration à s’accorder un délai de réflexion pour délivrer les visas de sortie et limitait à trente jours la période annuelle de séjour en dehors des frontières. Ce projet, qui aurait satisfait n’importe qui, il y a seulement six mois, avait suscité aussitôt des hurlement et fait dire qu’une fois de plus, les dirigeants de ce régime n’étaient capables de prendre que des demi-mesures ; toujours à courir après leur crédibilité, les responsables se sont rendus compte, apparemment, qu’il ne servirait à rien de tergiverser davantage…

Depuis vendredi dernier, tous les Allemands de l’Est qui le désiraient pouvaient librement gagner la RFA par la frontière tchécoslovaque, avec une simple pièce d’identité. Ils ne s’en sont pas privés : près de dix mille personnes par jour arrivent depuis en Bavière par cette  » filière « .

Pas d’autre choix

Berlin-Est avait dû se résoudre à cette solution pour ne pas maintenir plus longtemps le blocage de la frontière avec la Tchécoslovaquie, et ne pas voir se renouveler les scènes de panique qui s’étaient produites à l’ambassade de RFA à Prague en septembre et octobre.

La décision d’aujourd’hui en est une suite logique et d’ailleurs officiellement justifiée par le désir de ne pas embarrasser des pays tiers avec les problèmes de la RDA. Le gouvernement n’avait pas vraiment d’autre choix et il devrait en empocher quelques bénéfices politiques. L’ouverture totale de la frontière jeudi comportait un risque limité. Il était trop tôt vendredi matin pour savoir si beaucoup de gens en auront profité pour partir. On le saura seulement dans les jours qui viennent.

A l’inverse, la mesure devrait avoir un effet psychologique important. Pour la première fois depuis ces dernières semaines, le régime est-allemand apporte ainsi la preuve qu’il est prêt à aller concrètement de l’avant sur une question qui préoccupe depuis toujours la population.

La décision du gouvernement a aussi le mérite de placer les Allemands de l’Ouest et les Occidentaux devant leurs propres responsabilités. Les appels lancés jeudi soir aux Allemands de l’Est par M. Schäble, ministre d’Etat à la chancellerie ouest-allemande, pour leur demander de bien peser leur décision avant de quitter la RDA montrent que l’on commence à Bonn aussi à s’inquiéter de la situation créée par la persistance d’un nombre important de départs à l’Ouest.

25 ans après…

De l’autre côté de l’Histoire

LE MONDE | 09.11.2014

Qui a construit le mur de Berlin, le 13 août 1961 ? Un institut de sondages russe a posé la question aux héritiers de l’URSS et les réponses sont stupéfiantes. Plus de la moitié des Russes sont incapables de répondre ; 10 % pensent que ce sont les Berlinois eux-mêmes, 6 % que ce sont les Occidentaux et 4 % qu’il s’agissait d’une initiative commune soviéto-occidentale. Moins d’un quart (24 %) attribuent la paternité du Mur aux autorités de l’URSS et de la RDA.

Ce que révèle ce sondage, réalisé par l’institut local VTsIOM, c’est à quel point, vingt-cinq ans après la chute du Mur, le 9 novembre 1989, Russes et Occidentaux ont une vision différente, voire opposée, de l’Histoire. Il ne viendrait pas à l’idée d’un directeur d’institut de sondages européen, français, italien ou tchèque, de mener une étude sur ce sujet, car, dans cette partie de l’Europe, nous partons du postulat que l’histoire du mur de Berlin fait partie des certitudes. Qu’elle n’est pas contestable.

Et pourtant. Cette autre façon de voir l’Histoire est devenue une caractéristique des régimes qui ont adopté l’un des fondements du système occidental, l’économie de marché, mais se sont abstenus d’intégrer son autre pilier, la démocratie, ou en ont intégré certains éléments tels que les élections, comme moyen de légitimer un pouvoir autocratique. La Russie du président Poutine (qui se trouvait en RDA, à Dresde, où il était stationné comme officier du KGB, au moment de la chute du Mur) en est un exemple. « Nos récits des vingt-cinq dernières années sont totalement antagonistes », notait cette semaine, lors d’une conférence à la Brookings Institution, à Washington, Justin Vaïsse, chef du centre d’analyse du Quai d’Orsay, de retour d’une visite à Moscou. « C’est une sorte de mur de Maïdan de narratifs opposés. »

L’Ukraine et le symbole de son soulèvement, Maïdan − la place de Kiev où un soulèvement a mené à la destitution du pouvoir fin février −, seront-ils les marqueurs d’une nouvelle division du monde ? En Europe, l’euphorie de la chute du Mur, prélude à la réunification allemande et à l’intégration de l’Europe centrale dans l’Union européenne, a fait place à un sentiment dont le nom, « angst », est arrivé dans le vocabulaire anglais par le danois, le néerlandais et l’allemand : un sentiment très européen, au fond, fait d’anxiété et d’appréhension.

Angst, en revanche, ne fait pas partie du langage russe, ni de celui de M. Poutine, au faîte de la popularité dans son pays. La très célébrée « âme russe » est, ces temps-ci, d’humeur combative ou, à tout le moins, nationaliste. A Sotchi, où il a réuni fin octobre, comme chaque année, plusieurs dizaines d’invités russes et occidentaux autour du club Valdaï, l’un des participants, Serge Schmemann, fin connaisseur de l’histoire russe et chroniqueur au New York Times, a relevé qu’un autre mot, « ouvajenie » (« respect »), revenait à plusieurs reprises dans le discours du président russe. La Russie veut être traitée avec respect, a dit Vladimir Poutine. Et l’attitude des Etats-Unis, depuis la fin de la guerre froide, si l’on suit son raisonnement, va dans le sens opposé : l’Amérique considère qu’elle a gagné la guerre froide et, depuis vingt-cinq ans, cherche à imposer au monde son « modèle » et son « diktat unilatéral ».

S’il ne manque pas de personnes, en Occident et y compris en France, pour partager cette opinion, M. Poutine va plus loin en présentant une version de l’histoire de l’après-guerre froide très différente de la nôtre. Les Etats-Unis, explique-t-il, sont à l’origine des révolutions qui ont ébranlé l’Ukraine et le monde arabo-musulman et, pour arriver à leurs fins, se sont appuyés sur les islamistes radicaux et les éléments néofascistes. Le monde, a-t-il conclu, « a besoin d’un nouvel ordre mondial qui permettrait la stabilité et la sécurité ». Les entretiens de Valdaï, cette année, avaient pour thème « De nouvelles règles, ou bien un jeu sans règles » − un intitulé que plusieurs Occidentaux ont interprété plus simplement comme « nos règles, ou pas de règles ».

Culpabilité de l’Occident

Une génération après la fin de la guerre froide, les dirigeants des nouvelles puissances qui ont émergé au cours des vingt dernières années font clairement savoir, sous des formes plus ou moins conciliantes, que l’ordre mondial issu de la guerre froide ne les satisfait pas. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan − qui, comme M. Poutine, a été tour à tour premier ministre et président –, remonte plus loin. Dans un discours récent, il a aussi présenté sa version de l’Histoire : les crises actuelles qui secouent le Moyen-Orient, a-t-il dit, trouvent toutes leur origine dans la manière dont la Grande-Bretagne et la France ont redessiné les frontières entre la Syrie et l’Irak aux termes des accords Sykes-Picot, signés en 1916. Pour M. Erdogan, « chaque conflit de la région a été conçu il y a un siècle ». Les analystes se réfèrent désormais à ce discours comme le « discours Lawrence d’Arabie » et y voient une dénonciation officielle de la culpabilité de l’Occident.

Vingt-cinq ans après ce qui fut interprété comme le triomphe du combat reaganien pour la liberté et celui de l’idéal démocratique, les Occidentaux sont sur la défensive. Le conflit en Ukraine est dans l’impasse, les révolutions arabes ont mal tourné, les interventions en Irak et en Libye ont eu des conséquences désastreuses et le capitalisme ne s’est pas totalement remis des graves crises de la fin des années 2000. Aux Etats-Unis comme en Europe, l’exercice de la démocratie se heurte à de nouveaux blocages et dysfonctionnements. Mais ni M. Poutine, ni le leader chinois Xi Jinping, ni M. Erdogan n’ont, à ce jour, avancé d’alternative. Maigre consolation.

 

 

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