LibérationJ’avoue, j’ai grave le seum

 

Dans un lycée parisien, en juillet 2013.

C’est sûr, ils sont parfois un brin chelous quand par un jour de chance, l’envie leur prend d’engager la conversation : «Wesh daronne, bien ou bien ? Tranquille ou quoi ?» Ce que nous, pauvre yeuve (oui, vieille) que nous sommes, traduisons en «Bonjour mère, comment vas-tu ?» avant de questionner l’ado : «Fils, as-tu faim ?» Question à laquelle le garçon réplique avec la promptitude d’un être qui a (toujours) trop trop faim : «Grave, je suis dalleux» (ou «J’ai le dalou»).

A ce stade de l’échange verbal, on parvient encore à suivre, bien qu’écrasant une larmichette sur le défunt maître Capello. Mais subitement l’affaire se corse. «Et sinon, ça va ?» ose-t-on. «Ben, je suis québlo niveau 358 à Candy Crush, et j’ai grave le seum, un truc de ouf !» Pff… Tout ça pour dire que ce gringalet velu qui nous tient le crachoir a la haine parce qu’il ne parvient pas à dépasser le niveau 358 de son jeu, et que ça dépasse l’entendement ? C’est bien ça.

On respire. On implore Molière. Et puis de guerre lasse on se rue sur la dernière bible de Stéphane Ribeiro intitulée Dictionnaire des ados français. Le titre à posséder quand on finit par avoir «l’impression d’héberger un Serbo-Croate à domicile», moque l’auteur. Au compteur 500 mots et expressions prisés par les jeunes (gaffe, Ribeiro nous souffle dans l’oreillette qu’on ne dit plus djeuns) qui vous mettent la grammaire à l’envers («attends, je te dis, c’est quoi») et vous mélangent sans complexe des mots anglais, arabes, voire chinois. Le tout en usant et abusant du verlan. En fond sonore, du rap. Des exemples ? Allez, on envoie le gros son.

A comme accablement 

Oui, ça va, on le sait, l’ado endure de terribles souffrances. Mais il a les mots pour le dire. Oubliez de lui acheter son Coca, et le voilà qui peste «c’est la hass» (la galère, la crise, la misère, en vrai, «bruit» en algérien) quand il n’ajoute pas, que du coup, il est «en bad» (triste, mécontent). On ne rit pas, sinon il risque de «se taper l’affiche» (la honte), voire de devenir «rageux». On prend au contraire son air le plus empathique possible s’il ajoute «je suis définitivement en bad». Car là, l’ado menace carrément de mettre fin à ses jours. Avant cela, il aura peut-être tiré la sonnette d’alarme en vous confiant : «Franchement, ma vie en ce moment, c’est ghetto», (Entre nous, je traverse une passe difficile). Ou «C’est trop poche la vie…» «C’est poche» étant là synonyme de «c’est pourri».

D comme drague

Mû par un bouillonnement hormonal qui n’a d’égal qu’un Eyjafjallajökull en éruption, l’ado parfois tempère mal ses envols : «Sérieux, j’kiffe trop son cul à cette fille», peut-il oser. Tout en refusant obstinément de vous avouer (même s’il commence toutes ses phrases, par «j’avoue, j’avoue») s’il a vraiment «pécho» (choper) ou pas la donzelle de ses rêves. Notez qu’en cas d’affaire non conclue, il peut toujours «se fap», en français s’adonner à la masturbation. Après tout, quel mal à se «faire zizir» ? On peut aussi conseiller à son descendant de «faire le canard», autrement dit faire le beau, faire son séducteur, même si pour le jeune jouer les amoureux transis sent un rien la niaiserie. Mais que faire si le môme ne parvient pas à ses fins, pire se fait larguer et «reste en chien» (se lamenter dans son coin) ? On tente alors de le convaincre d’oublier cet «epic fail» (littéralement, un raté épique) et surtout de ne pas «craquer son string», soit de ne pas faire n’importe quoi.

O comme orgueil

L’ado souvent crâne. Même en cas de cagades, par exemple quand il s’est «fait ken par le prof de teuma» (autrement dit, niqué par le prof de maths) il clame qu’il «gère». Il gère même«grave». N’allez pas lui dire que nonobstant ses dons en gestion, il est parfois crédule, le voilà qui répond illico : «On me fait pas des mitos à ma moi, bouffonne», ce qui signifie «je ne suis pas le genre d’individu à qui on fait gober des sornettes, ma pauvre». Le mot «mito» (parfois «mytho», ou encore «tomi»), dérivé de mythomane, «désigne tout à la fois le menteur et le mensonge», nous précise Stéphane Ribeiro. Bref, notre ado nous le fait bien sentir, il n’est pas un «no brain» (sans cerveau), le cas échéant, il sait manœuvrer «en soum soum» (en sous-marin, en douce), et puis il a plein de «sosses» (diminutif d’associés, signifiant potes). Et puis enfin, comme il dit toujours : «T’inquiète».

S comme sape

L’ado a un objectif ou plutôt une obsession : «avoir le swag», autrement dit avoir de l’allure, un style cool mais classe. Précisons d’emblée que cette quête du swag n’a aucun rapport avec sa façon de glisser à tout bout de phrases «je suis en mode», expression lui permettant de signifier son état d’esprit ou ses émotions : «je suis en mode déconne»,«je suis en mode je me bouge le cul», «je suis en mode panique», etc. Mais revenons-en aux «peussas» (les sapes) : il les aime «calées» (sympas). Exemple : «Les fringues de chez Topshop, on a beau dire, mais c’est trop calé.» Quant à la coiffure, elle doit impérativement être «trop soin». Aucun rapport avec un abus d’après-shampoing. Trop soin signifiant ici «stylé», joli.

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