La langue française fait de la résistance

Lundi 13 octobre, une journée d’étude est consacrée à la loi Toubon du 4 août 1994, qui se voulait un rempart contre la forte progression de l’anglais au travail, à l’université ou dans les médias.

La Croix 13/10/14

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Vingt ans plus tard, l’usage de l’anglais n’a cessé de s’étendre, notamment dans l’entreprise où il s’est imposé de plus en plus dans les échanges.

Camille, la trentaine, travaille pour la holding d’une société d’assurances française détenue par un actionnaire étranger. « Une structure très internationale », souligne-t-elle. Façon de dire que l’anglais fait partie intégrante de son travail. « C’est la langue que j’utilise quand, par exemple, j’adresse un mail collectif à nos filiales, y compris la filiale française », confie-t-elle.

Aujourd’hui, Camille cherche à changer d’entreprise. Et là encore, ses compétences linguistiques sont pour elle un grand avantage par rapport à certains de ses amis peu familiers de la langue de Shakespeare – ou plutôt de sa variante simplifiée, technique et commerciale. « Quand une annonce, émanant d’un groupe français ou étranger, est rédigée en anglais (c’est généralement le cas sur LinkedIn, l’un des principaux réseaux sociaux professionnels), je réponds directement dans cette langue afin d’accroître mes chances. Même chose si, sur le site d’une entreprise, la rubrique ‘‘recrutement’’ ne propose pas de version française. » Du reste, quand vient l’étape de l’entretien, il arrive toujours un moment où le recruteur demande à Camille de « switcher » vers l’anglais pour tester son aisance dans cette langue devenue incontournable…

une législation volontariste

Farouchement attachée à sa langue et à l’influence qu’elle lui confère encore par-delà ses frontières, la France a cru pouvoir endiguer la progression de l’anglais en adoptant il y a vingt ans une législation volontariste. Dans la sphère de l’entreprise, la loi Toubon oblige notamment à rédiger en français les contrats de travail, quels que soient leur lieu d’exécution, les règlements intérieurs et les notes concernant l’hygiène, la sécurité et la discipline, ainsi que les documents comportant des obligations pour le salarié.Impression

« Les contentieux, depuis 1994, se comptent par dizaines seulement », indique Xavier North, délégué général à la langue française et organisateur de la journée consacrée aux 20 ans de la loi Toubon qui se tient le 13 octobre à Paris. « Pour autant, le nombre de procès ne permet guère de saisir l’enjeu, bien des situations trouvant une solution dans le cadre du dialogue social », poursuit-il. « En la matière, les entreprises sont souvent dans l’illégalité sans que cela débouche nécessairement sur un conflit ouvert », observe de son côté Claude-Emmanuel Triomphe, délégué général de l’Association travail emploi Europe société (Astrees). « Généralement, les gens râlent puis finissent par s’accommoder de la situation. »

Une enquête réalisée en 2006 par le Centre d’études de l’emploi montrait que 26 % des personnes employées dans des entreprises de plus de 20 salariés exerçaient un travail impliquant de parler et/ou d’écrire dans une langue autre que le français (l’anglais, dans 89 % des cas). Parmi elles, plus d’une sur cinq en éprouvait une gêne. « Cette situation est source de souffrance au travail, voire de discriminations », assure Xavier North.

un combat d’actualité

Deux points lui semblent poser particulièrement problème aujourd’hui. « D’une part, la tendance à imposer des entretiens annuels d’évaluation en anglais. De l’autre, la promotion de l’anglais comme langue de communication interne, là où il était jadis l’apanage des conseils d’administration », note-t-il.

Sa position rejoint celle d’un syndicat comme la CFTC. « L’application de la loi Toubon reste un combat d’actualité », estime Joseph Thouvenel, son vice-président, qui se défend d’être « passéiste ». « D’une langue à l’autre, les concepts ne sont pas rigoureusement les mêmes. Et sans y prendre garde, on bascule, dans des domaines comme le droit ou la comptabilité, vers une approche anglo-saxonne », estime-t-il.

« La diffusion de l’anglais dans les entreprises ne répond pas à une logique de mode, mais à une vraie histoire et à un vrai besoin », veut croire cependant Jérôme Saulière, qui a soutenu en juillet une thèse sur ce sujet à l’École polytechnique. « Lorsqu’une société entretient des liens étroits avec des fournisseurs ou des clients étrangers, elle échange avec eux des documents en anglais qui, naturellement, vont circuler parmi ses salariés sans être traduits. L’alternative consisterait à ériger, à l’entrée de l’entreprise, une barrière de traduction, bien trop coûteuse. »

une « arme » au service du modèle anglo-saxon

« De même, la règle quasi générale dans les groupes internationalisés est d’utiliser l’anglais dans les réunions auxquelles prennent part des non-francophones, quand bien même les participants français sont beaucoup plus nombreux », relève Jérôme Saulière. « De fil en aiguille, cette langue progresse, et ce pour des raisons essentiellement pragmatiques », considère cet ingénieur, là où d’autres parlent volontiers d’une « arme » au service du modèle libéral anglo-saxon.

De l’avis de Jean-Christophe Sciberras, président de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines, il ne faudrait pas que la France, aujourd’hui confrontée au chômage de masse et à un manque de perspectives économiques, se trompe de combat. « Quand une machine représente un danger potentiel, il faut évidemment rédiger les instructions en français. Mais je trouve exagéré que des syndicats exigent, comme cela arrive parfois, la traduction complète de logiciels utilisés par quelques salariés seulement », dit-il.

Une nécessité croissante

« La loi Toubon protège peut-être le français mais elle affaiblit la France », avance Jean-Christophe Sciberras. Elle a pu, en tout cas, donner à certains « le sentiment trompeur qu’on pouvait se passer de l’anglais ». Or, explique-t-il, la maîtrise de cette langue, qu’on attendait jadis essentiellement des cadres, est devenue « une nécessité pour une large part des salariés ».

La loi Toubon va-t-elle trop loin ? Faut-il au contraire la renforcer, pour éviter notamment que des salariés ne se retrouvent marginalisés, faute de compétences en anglais ? Le sénateur UMP de l’Oise Philippe Marini penche clairement pour cette deuxième option. Cet élu avait d’ailleurs rédigé en ce sens une proposition de loi votée par le Sénat en 2005 mais qui n’a pu aller au terme du processus législatif. « Partout où il permet de créer de l’activité et de l’emploi, l’anglais a toute sa place. Mais on ne doit le parler que quand c’est indispensable ! », soutient le parlementaire.

En attendant un hypothétique nouveau texte de loi, la délégation générale à la langue française poursuit son travail de terminologie. Alors que certains n’ont à la bouche que des termes anglais à la mode (« pour montrer qu’ils barbotent joyeusement dans le bain global », estime Xavier North), elle propose des équivalents français : financement participatif pour crowdfunding ou tout en ligne pour pure player. « Il ne s’agit pas de bouter l’anglais hors du français », insiste Xavier North. « Mais si vous ne disposez plus de mots pour nommer le réel, vous changez de langue. »

Impression

Ce que dit la loi

« La langue française est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics. »

Information du public : La loi stipule que « toute inscription ou annonce apposée ou faite sur la voie publique, dans un lieu ouvert au public ou dans un moyen de transport en commun (…) doit être formulée en langue française ».

Milieu de travail : Outre les contrats de travail et les offres d’emplois, le règlement intérieur, les conventions, accords collectifs, et documents destinés aux salariés, notamment, doivent être rédigés en français.

Enseignement : L’enseignement en français et son emploi pour les examens, concours, thèses et mémoires est obligatoire.

Événements culturels : Tout participant à une manifestation, un colloque ou un congrès organisé en France a le droit de s’exprimer en français. Les documents doivent être rédigés en français.

L’audiovisuel : L’emploi du français est obligatoire dans l’ensemble des émissions et des messages publicitaires des organismes et services de radiodiffusion sonore ou télévisuelle.

ANALYSE :

VERSION PDF : La langue française fait de la résistance, La Croix Du Lundi 13 Octobre 2014

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