La grande bellezza

400760-1024x681Oscar du meilleur film étranger, que pense-t-on de Paolo Sorrentino en France ? Extraits

 

 

 

La-revue-de-presse-antoine-guillot

Transcription :

« Je suis très, très déprimé ». C’est ce qu’a déclaré le cinéaste américain Quentin Tarantino dans une interview donnée, mardi 21 janvier, au site Deadline.com, après que le scénario de son prochain film, The Hateful Eight, eut fuité, nous apprend une dépêche de l’AFP reprise par plusieurs quotidiens. Le réalisateur a annulé le tournage et compte publier le projet sous forme de livre. Selon lui, le coupable de la fuite est à chercher dans un cercle restreint de six personnes, les seuls auxquelles il a montré son texte. Parmi elles, trois acteurs : Tim Roth, Michael Madsen et Bruce Dern. « Je suis certain que Tim Roth n’y est pour rien. L’un des autres a probablement fait lire le scénario à son agent qui l’a transmis à tout le monde à Hollywood », a ajouté le réalisateur, qui n’a « plus aucune envie de faire le film. »

Et pendant ce temps, l’Italie ne boude pas, elle, son plaisir, et ce grâce à Hollywood : la sélection du film de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, pour l’Oscar du meilleur film étranger passionne le pays. Et pourtant, rappelle le correspondant à Rome du Monde, Philippe Ridet, “à ses débuts, La Grande Bellezza n’a pas séduit tout le monde dans la Péninsule, loin de là. La description d’une Rome décadente, oisive, vulgaire, définitivement berlusconisée, en a froissé plus d’un. D’abord à cause de la nature imposante de son modèle de référence, La Dolce Vita, de Federico Fellini, auquel il est impossible de ne pas le comparer. Ensuite, en raison de la représentation d’une ville que ses habitants eux-mêmes n’ont pas reconnue. Sélectionné à Cannes 2013, le film en est revenu sans lauriers, tout en recueillant un certain consensus critique, puis s’est hissé à la 19e place du box-office italien avant de disparaître des écrans au bout de quelques semaines. Mais à l’étranger, cette vision aussi maniérée que désespérée de la capitale italienne a poursuivi son chemin. La Grande Bellezza a rencontré le succès auprès des publics français, anglais et allemand pour qui le film – qui mêle quelques clichés anciens et une sincère déclaration d’amour à la Ville éternelle – semble avoir été réalisé. Sa victoire aux Golden globes, le 12 janvier, puis sa sélection aux Oscars, a tout changé. La Grande Bellezza n’est désormais plus un film mais un symbole : celui de l’Italie qui gagne, qui fait parler d’elle en bien, qui produit des chefs-d’œuvre bien que le budget de la culture ne représente que 0,2% de celui de la nation. Et qui entend rattraper son retard : le pays n’avait plus récolté de trophées à Los Angeles depuis La vie est belle, de Roberto Benigni, en 1999. Les quotidiens multiplient désormais les sujets sur Paolo Sorrentino et les acteurs du film. Deux pages, c’est presque le minimum. L’Italie est de retour, avec dans son sillage les ombres des plus grands : Fellini, Visconti, Pasolini… On pèse les chances du film, on interroge les bookmakers, on sait tout des qualités et des défauts des quatre autres films en compétition, comme s’il s’agissait de l’état de la forme de l’avant-centre de l’équipe que doit affronter la « Nazionale ». Dans La Repubblica du 17 janvier, Sabrina Ferilli s’exclame : « Paolo [Sorrentino] est notre entraîneur ! ». Sous-entendu : « Il nous mènera à la victoire. » Cet excès d’encouragements pour La Grande Bellezza met en lumière un certain complexe italien, une forme de provincialisme, analyse le correspondant du Monde. Les critiques blessent trop (on se souvient d’un ministre de la culture de Berlusconi, Sandro Bondi, qui avait refusé de se rendre à Cannes, en 2010, au motif qu’on y projetait le documentaire Draquila, l’Italie qui tremble, de Sabina Guzzanti, lequel tournait le Cavaliere en ridicule), les succès galvanisent trop aussi. Comme s’il fallait toujours le regard, l’assentiment, les félicitations des autres pour se sentir sûr de soi. « C’est un pays étrange et très beau », a déclaré à propos de l’Italie Paolo Sorrentino, après sa victoire aux Golden Globes.”

Pays étrange et très beau en effet que l’Italie, où “pour mieux vendre 12 Years a Slave, le film de Steve McQueen qui narre (pour ceux qui l’ignorent encore) l’histoire d’un Noir vendu comme esclave dans le sud des Etats-Unis au XIXe siècle, le distributeur local a choisi des affiches qui mettent en évidence Brad Pitt et Michael Fassbender alors que ceux-ci n’apparaissent que comme des personnages secondaires. A l’inverse, le héros du film, Chiwetel Ejiofor, un acteur britannique d’origine nigériane, figure en minuscule, rapporte Franck Berteau dans M le magazine du Monde. Le 22 décembre, sur le Tumblr Carefree Black Girl, une blogueuse italienne a, la première, critiqué ce choix, non sans ironie : « Je ne me souvenais pas que Brad Pitt était le personnage principal du film. » « En Italie, les stars de #12YearsASlave ce sont les Blancs, si, si… », a renchéri, entre autres, @Canal-Didier sur twitter, faisant écho aux accusations de racisme. Le 24 décembre, Lionsgate, la société américaine productrice du film a préféré retirer les affiches. En France, où 12 Years a Slave [est sorti] le 22 janvier, c’est bien Chiwetel Ejiofor qui est mis à l’honneur sur les visuels.”

Chiwetel Ejiofor, un Noir donc, qui risque fort de partager la scène des Oscars avec Paolo Sorrentino le 2 mars à Los Angeles, avec peut-être Quentin Tarantino dans la salle, s’il a fini de bouder…

 

Capture

L’Italie rit de se voir dans le miroir de « La Grande Bellezza »

Ne gâchons pas la fête tricolore. La Grande Bellezza, le film de Paolo Sorrentino qui a remporté lundi 3 mars l’Oscar du meilleur film étranger, était probablement meilleur que les quatre autres longs métrages qui lui étaient opposés dans sa catégorie. Que cela suffise à l’élever au rang de chef-d’œuvre et de fer de lance de la reconquête, il y a qu’un pas que les médias et les politiques ont allègrement franchi. Que le film n’ait pas été accueilli à sa sortie en mai 2013 par des critiques dithyrambiques, que le public ne l’ait classé qu’à la 19e place du box-office, peu importe ; pour l’heure, le plus urgent est de se réjouir de « la victoire de l’Italie ».

516386-300x209La beauté est la mode. Les animateurs du festival de la chanson de Sanremo en avait déjà fait ad nauseam le leitmotiv de leurs interventions. La bellezza par ci, la bellezza par là, entre deux refrains qui n’en étaient pas toujours la meilleure illustration. La « Grande Beauté » de Sorrentino semble promise aux même usage abusif, sans que personne ne semble vouloir se rendre compte que ce titre est à bien des égards un exemple d’antiphrase ironique. La beauté dont il est question ici est en grande partie disparue, engloutie par la vulgarité, le renoncement et le désenchantement des personnages.

Jep Gambardella, le héros du film, magistralement interprété par Toni Servillo, écrivain d’un seul livre, devenu un journaliste oisif désabusé, pose sur Rome et ses contemporains un regard cynique et pessimiste relevé d’une ironie mordante et mondaine. Entre fêtes décadentes et dîners sur sa terrasse dominant le Colisée, il consume ce qu’il lui reste de vitalité jusqu’à ce que l’aube l’envoie se coucher. Son ami, Romano (Carlo Verdone) qui ne trouve pas à Rome le succès dont il a rêvé comme auteur dramatique, s’en retourne vivre dans son village d’origine. En cela, Jep et Romano sont exemplaires d’un pays qui ne croit plus beaucoup en lui-même.

401001-294x300Contresens ou patriotisme hâtif ? Personne n’a voulu céder sa place sur le char du vainqueur plus bondé que la ligne 13 du métro parisien à 8 heures du matin. C’est un « moment d’orgueil italien » a tweeté lundi, tôt dans la matinée, le nouveau premier ministre Matteo Renzi, tandis que son ministre de la culture, Dario Franceschini, entre deux éboulements à Pompéi, a exprimé le vœu que la récompense soit « pour l’Italie une injection de confiance en elle-même. » « Quand notre pays croit en ses propres talents et à sa créativité, il gagne à nouveau », a-t-il ajouté. Le maire de Rome, dont la ville vient d’échapper d’un cheveu à la faillite, invite Sorrentino à « fêter ça au Capitole ». A se demander si tous ces thuriféraires de la dernière heure ont bien vu le film!

La victoire de l’Italie ? Oui, mais quelle Italie ? « Les Américains s’imaginent l’Italie exactement comme ça, rappelait lundi Raffaella Silipo dans La Stampa. Des pierres splendides, des habitants velléitaires et incohérents, des jeunes qui prennent la fuite et des vieux qui oublient en dansant ». Mardi, Gianni Riotta, toujours dans La Stampa, évoque une récompense qui « sonne comme un avertissement ». « Sorrentino, écrit-il, signe un film sur l’Italie résignée à ne plus avoir de crédibilité. Continuons comme ça et nous finirons comme d’élégants va-nu-pieds, tournés vers le passé, remportant peut-être d’autres Oscars, mais privés d’ un avenir digne ». Plus cruel encore, Marco Travaglio cingle dans Il Fatto Quotidiano du 5 mars: « Prendre ce film comme le symbole de la renaissance de Rome et de l’Italie, c’est comme si la Roumanie faisait de Dracula un héros national, comme si Nosferatu devenait un spot publicitaire pour la Transylvanie! »

Mais les 6 000 votants d’Hollywood sont ainsi. Ils aiment l’Italie à hauteur de leurs fantasmes, comme tous les membres des jurys qui ont primé le film à travers le monde avant qu’il ne triomphe à Los Angeles, et comme nous-même, avouons-le. Tous ont craqué pour la grande beauté parfois très malmenée de Rome et ce regard nostalgique et amer porté sur la Péninsule, étreints pour les uns par la nostalgie – parce qu’ils y sont venus – et pour d’autres consumés par le désir – parce qu’ils n’y sont pas encore allés. Tous frappés par une forme aiguë du syndrome de Stendhal, comme ce touriste asiatique qui, au début du film, tombe raide mort en découvrant le panorama de la Ville éternelle depuis la colline du Janicule.

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