2013 : l’année de Stromae (entre autres…)

Pour bien commencer l’année, rien de tel que de parler de celle qui vient de s’écouler ! Et au niveau musique francophone force est de constater que 2013 a été une très bonne année pour le chanteur belge STROMAE. Portrait de l’artiste de « Alors en danse » sur le Monde.

Stromae : melting-pot belge

LE MONDE | 28.08.2013| Par Véronique Mortaigne

Né à Bruxelles il y a vingt-huit ans, le chanteur Stromae (Paul Van Haver) est l’auteur de deux tubes de l’été 2013 : Formidable et Papaoutai. Il est devenu en quelques semaines « un phénomène », selon Arno, 64 ans. Le rocker ostendais partage avec son jeune confrère cette « belgitude », que cerne parfaitement, selon lui, L’Entrée du Christ dans Bruxelles en 1889, du peintre James Ensor. On y voit, expose Arno avec son épais accent, les paradoxes de la « pagaille » belge : masques inquiétants qui hantent les fêtes populaires, goût pour l’agitation politique et l’ironie de la farce, collages de couleurs contraires et de formes géométriques. « Je suis fier de Paul », assène le chanteur rocailleux, empreint de surréalisme, précisant : « Nous sommes tous des enfants de Magritte. Paul aussi. »3467797_6_c862_stromae-a-bruxelles-en-juillet_bdc726e3938d075e127217562b24aff1

Paul Van Haver (Stromae, prononcer Stromaï, à la bruxelloise) est un grand type dégingandé et longiligne, un métis belgo-rwandais portant costard et nœud papillon assorti, mocassins colorés, polos géométriques et chemises à col à motifs de papier peint – bleu indigo, jaune canari, rouge carmin. Ses collages musicaux sont à la mesure de ce corps incongru, de ses oreilles décollées, de sa taille de gazelle. « J’ai, dit-il, un physique androgyne, j’ai trois poils, un blond, un gris, un brun. A raser tout le temps. »

Racine carrée, son deuxième album, a paru le 19 août. A la mi-juillet, il se livrait à un tunnel de séances photo à La Fabrique 22A, un studio installé rue Notre-Dame-du-Sommeil, juste derrière le quartier Dansaert. Tout près, un restaurant où l’on parle anglais en écoutant Nel blu dipinto di blu (Volare), de l’Italien Domenico Modugno, propose des sandwichs au makreel (maquereau), au vorkens pikant (porc épicé), au kip masala (poulet) et des boodje (des rôtis) – le patron vient du Suriname, l’ex-Guyane néerlandaise. « C’est le bazar bruxellois », définit Arno, cette imbrication de nationalités, ses « quinze bourgmestres, ses quatre langues ». Nécessité faisant loi, il faut créer pour ordonner.

SE MOQUER DES PUISSANTS

La Belgique a été « un champ de bataille. Elle a été fabriquée au centre de l’Europe, cernée de puissants voisins, poursuit le chanteur. Nous sommes confrontés à plein de musiques, on est obligé d’inventer pour exister de manière authentique, sans copier. Ce qu’a fait Paul ». Premier apport : les musiques électroniques, dont la Belgique est l’une des plaques tournantes en Europe du Nord, depuis la création du groupe Telex en 1978 jusqu’aux échantillonnages virtuoses des Gantois 2 Many DJ’s. A cette musique de dance-floor, Stromae a ajouté des réminiscences africaines, du hip-hop, de la chanson, avec Jacques Brel en grand inspirateur. « Brel vivait aussi à Bruxelles. Paul a grandi dans la commune bruxelloise de Laeken, j’y ai vécu aussi. Quand on dort avec un chat, on attrape ses puces », conclut Arno.

Sur la pochette de Racine carrée, Stromae pose de profil, long cou, coupe au bol, la forme du visage reprenant le symbole mathématique de la racine carrée. Il a des allures de bon élève, volcan assoupi, humeur cadrée. Il peut chanter en petit-nègre pour se moquer des puissants, raconter la mainmise belge sur le Rwanda en 1923, le « gros braquage de Léopold II sur le Congo, qu’il a pris pour son jardin » ; il peut battre les préjugés en brèche – « marre d’entendre que les Wallons sont chômeurs et les Flamands séparatistes ». Toujours, il séduit. Il compose son rôle de perturbateur gracieux.

En 2010, Stromae chantait Alors on danse. Posté sur Internet par ce loupiot bricoleur en chambre qui s’était auto-intronisé Stromae, anagramme de maestro, la chanson était un constat amer et lucide de l’inconfortable condition européenne, des faux-semblants de la richesse sociale. La chanson avait passé les frontières, s’était vendue à 3 millions d’exemplaires dans le monde, notamment grâce « aux petites vidéos d’autopromotion, craquantes« , dit Olivier Nusse, directeur du label Mercury/Universal, sa maison de disques.

Cheese, l’album, était sorti après le tube, bien trop tard. Charles Bensmaine, patron de la société de productions Auguri (M, Vanessa Paradis, Dominique A), a alors l’idée de restructurer la carrure du jeune artiste, par la scène. Aux Transmusicales de Rennes en 2010, Stromae a une carte blanche. Il y reprend la torride diatribe d’Arno – « Putain putain/c’est vachement bien/nous sommes quand même/tous des Européens » – avec lui. « Alors on danse était anecdotique, mais on a assisté là à l’éclosion d’une très forte personnalité, très belge, qui a créé une rupture dans la musique, comme Camille il y a quelques années, explique le critique rock Yves Bigot, qui a dirigé les programmes de la RTBF. Il a cette capacité de produire des textes chargés sur des musiques joyeuses, ce qui est le principe imparable du rock. »

UN CLIP VU PAR 20 MILLIONS D’INTERNAUTES

Racine carrée a battu en une semaine le record de ventes francophones (25 000 albums en digital, 55 000 en CD). L’affaire avait été amorcée par deux succès, l’un de printemps, Formidable, l’autre d’été, Papaoutai. Le premier, dont le clip a été vu par 20 millions d’internautes, vaut par un refrain traînant comme un slam de fin de nuit (« Formidable, fooormidable/Tu étais formidable, j’étais fort minable/Nous étions formidables ») et un riff de guitares tricoté à l’africaine. Le second, universel, pose la question de la paternité sur fond de musique de dance-floor (« Tout le monde sait comment on fait les bébés/Mais personne sait comment on fait des papas », « géniteurs » ou « génies », clip vu par 34 millions d’internautes).

Stromae est une antenne. Il capte, la crise, le sida, l’environnement, la misogynie, Twitter, la fausse richesse, depuis sa tour de contrôle bruxelloise. S’adresse aux métis, aux urbains, aux sans-père, à une jeunesse adepte du binge drinking, la cuite expresse. Stromae est un authentique malin, utilisant l’iPhone pour faire croire à une vidéo amateur le montrant ivre, débraillé, à l’arrêt d’un tram dans la pâleur d’un petit matin pluvieux. Quand il chante Formidable en direct dans l’émission de Frédéric Taddeï, « Ce soir ou jamais », il titube, exagère les références à Jacques Brel. Trois jours plus tard, il révèle la vérité en diffusant l’intégralité du clip : tout était comédie. Mais Brel ? « Je m’en inspire en effet dans l’interprétation. Il avait cette incroyable capacité de se mettre dans la peau de Jef, avec force, à fond. Et puis j’aime le « r » roulé comme les Flamands, avec la langue et le bas de la gorge », dit-il.

Pour Olivier Nusse, « ce qui fait la valeur de Stromae, c’est son talent pour glaner les histoires qu’il n’a pas vécues, et remettre le métier d’interprète sur le devant ». Ainsi, le titre Formidable est né, explique son auteur, d’une rencontre fortuite avec un vrai ivrogne, « un SDF qui traîne tout le temps près de la place de la Bourse. Un peu travelo, portant une perruque. [Il est] passé un matin avec [s]on ex-copine. Il [leur] dit : « Ah ! Vous vous croyez beaux ? » » Puis, Stromae tricote des histoires à sens multiples, à mots cachés, d’une simplicité répétitive. Formidable, par exemple, est l’histoire d’un homme stérile, en butte à l’ostracisme social, fait remarquer un professeur de français qui a inscrit la chanson à son programme d’études. Oui, confirme Stromae. « Ce mec SDF était surtout largué. En le rendant stérile, je lui inventais une raison d’être paumé. Cela le revalorisait, le rendait attachant. »

Plus loin, voici Quand c’est ?, pour le cancer (« T’as d’abord voulu te faire ma mère/T’as commencé par ses seins/Et puis du poumon à mon père/Tu t’en souviens ? »). Stromae raconte qu’il l’a fait écouter à sa mère, qui n’a pas de cancer. « Ça a jeté un froid sur le canapé. Moi, je suis le petit à sa maman, je suis un petit sage. Un peu schizo. » La cuite de Formidable ? « J’ai été bourré une fois, je me suis mis la tête à l’envers et j’en ai pleuré de honte, je me touchais le visage, comme ça », raconte-t-il en posant ses longues mains sur ses joues.

L’ART DU PUNCH-LINE

Stromae a aussi un côté farceur, une qualité qu’il a repérée chez Cesaria Evora. Avec le rappeur Orelsan, il a composé Ave Cesaria, enregistrée avec des musiciens cap-verdiens et dotée d’une morale : « Malgré toutes les bouteilles de rhum, tous les chemins mènent à la dignité. » Du rap, Stromae a pris l’art du punch-line, ces formules en forme de coups de poing poétiques. « Le rap m’a donné le goût du sens, je préférais la forme au fond. J’ai souvent envie d’essayer de bien parler. Je comprends le rap de la rue, mais je suis allé dans une bonne école » : un internat jésuite près de Namur, où ce féru de physique et de mathématiques monte Suspicion, un duo hip-hop, avec son ami J.E.D.I. Après leur séparation, Stromae se tourne vers la musique électronique, « pour [s]e différencier, [s]e libérer des carcans du rap, de l’enfermement du 120 BPM, des clichés ».

La famille Van Haver compte cinq enfants, une fille, quatre garçons. Maman est flamande, papa était un architecte rwandais, « coureur et dragueur », adepte des allers-retours, un Tutsi, tué pendant le génocide. « Le Rwanda a su pardonner. Je ne peux pas jouer les Africains, je n’ai pas grandi avec mon papa. Ma mère avait une attache avec le monde entier. Elle voyageait en Amérique latine, elle écoutait Koffi Olomidé, Franco, Zao. Ces sons ont été gravés dans l’inconscient de la famille. Avec les cousins, les amis de ma mère, on dansait la rumba, le slow, la salsa. » Tout mélangé. L’un des personnages de chanson de Stromae est un « bâtard », « quelqu’un qui ne choisit jamais, comme moi, de peur de se tromper, d’être jugé. Encore plus connard que celui qui va demander de choisir ». Entre la gauche, la droite, les Hutu, les Tutsi, les Flamands, les Wallons, « bras ballants ou bras longs » ?

« Ah, bah, voilà, nous, les Belges, on a des expressions, commente Arno, rieur. On dit : « Non, peut-être ; oui, sans doute. » »

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