Livresse de la télé-réalité

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ITALIE

Jury sévère, candidats outrés, épreuves haletantes, l’émission italienne «Masterpiece» a tout de «Masterchef», sauf qu’il s’agit de devenir écrivain.

X Factor, Masterchef… Il y en a partout, en France, au Québec, en Inde, aux Etats Unis, en Nouvelle-Zélande, en Grèce… Mais, le Masterpiece, on ne le trouve, pour l’heure, qu’en Italie. Rai3, la troisième chaîne du groupe public italien Rai, vient en effet de lancer, en «exclusivité mondiale», le premier télé-crochet auquel participent non des chanteurs, des danseurs ou des cuisiniers, mais des (apprentis) écrivains !

«Rambo». Le gagnant verra son ouvrage publié à 100 000 exemplaires par l’éditeur Bompiani (où sont publiés Sartre, Camus et Umberto Eco, par exemple). 5 000 manuscrits ont été envoyés aux coproducteurs de l’émission, la Rai et FremantleMedia (à qui l’on doit, dans l’Hexagone, Nouvelle Star ou La France a un incroyable talent). Après un premier tri drastique, une commission en a retenu 500, puis 70. Depuis dimanche 21 h 50 et pendant sept semaines, sont retenus dix candidats, qui seront éliminés un par un jusqu’au vainqueur. Le jury est composé de trois écrivains reconnus : Andrea De Carlo (Oiseaux de cage et de volière, Amore, l’Instant d’après, Week-end à Moulin-Vent…), Giancarlo De Cataldo (Romanzo Criminale, adapté au cinéma par Michele Placido), et Taiye Selasi (The Sex Lives of African Girls, Ghana Must Go, porté aux nues par Toni Morrison et Salman Rushdie).

Dans un premier temps, chaque participant expose devant le jury quelques éléments de sa biographie et de son parcours, et lit de brefs extraits de son livre (effet pervers : on peut bien écrire et mal lire, ou l’inverse), évidemment déjà lu en entier par les jurés. Après élimination, ne restent que quatre candidats, qui subissent l’épreuve d’«immersion» : ils sont, autrement dit, conduits dans un endroit particulier (qui sera à chaque fois différent) dont ils doivent saisir l’«âme», l’atmosphère, la fonction… Lors de la première émission, il s’est agi, d’un côté, d’un cabaret assez vintage, fréquenté par d’élégantes dames et de galants messieurs d’un certain âge, dansant sur des musiques des années 60 ; et de l’autre, d’un centre social, dirigé par un prêtre surnommé «Rambo» accueillant des personnes en difficulté sociale ou psychologique. Cette seconde épreuve consiste à écrire en trente minutes, sur le plateau, le récit de l’expérience : «Vous décrivez à un ami le lieu», «le couple que vous voyez danser, c’est votre père et votre mère». A l’issue de l’épreuve, ne restent que deux aspirants écrivains. Le téléspectateur a l’impression que le choix du jury est assez aisé, comme si les qualités d’un texte littéraire, dont on entend la seule lecture, apparaissaient plus aisément que celles d’un plat dans Masterchef, que l’on ne peut goûter par les yeux. images

Dernière épreuve : les deux candidats doivent, dans l’ascenseur qui, en 59 secondes, conduit à la terrasse panoramique de la splendide Mole Antonelliana de Turin, exposer le pitch de leur livre devant un «spécialiste», en l’occurrence la grande dame de l’édition italienne : Elisabetta Sgarbi, directrice éditoriale de Bompiani.

Le premier numéro de Masterpiece a été remporté par Lilith Di Rosa, un jeune homme «rebelle et anticonformiste», quelque peu borderline, lecteur passionné de Céline, Italo Svevo ou John Fante, qui, dans Russian Roulette, décrit en un style très «rock», une inexorable descente vers la folie. L’émission a eu un succès méritoire, vu l’heure tardive à laquelle elle s’est terminée : un peu plus de 5% de parts d’audience, soit 669 000 téléspectateurs.

Les critiques apparues sur les réseaux sociaux ont surtout porté sur l’échantillon des candidats, certes correctement balancé entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, mais, classique de la télé-réalité, typologiquement marqué : l’ex-détenu, l’homme avec des antécédents psychiatriques, l’ouvrière d’usine, l’employée de bureau sortie de l’anorexie, le jeune homme qui fait vœu de chasteté et se voue à la masturbation… Cela voulait sans doute montrer qu’une vie sans problème ou sans obstacles est une vie sur laquelle rien ne se dit ou s’écrit. Mais la répartition sociale a été étudiée en vue de la spectacularisation. Reste le fait social lui-même : à savoir que la figure de l’écrivain demeure, sinon un idéal, du moins un «attracteur étrange», comme aurait dit Jean Baudrillard. Et que publier ses états d’âme ou son histoire sur un blog, n’est pas la même chose, pour ces écrivains en herbe, que de les voir imprimés sur les pages d’un livre en papier.

Robert MAGGIORI

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